Comment intégrer la diversité sociale et l’idiosyncrasie dans les débats ?

Retour sur une observation participative du Grand Débat National

Ce Grand Débat a été lancé par le Président de la République au début de cette année, en réponse aux manifestations récurrentes des Gilets Jaunes. En janvier, l’Association Nationale des Médiateurs dont je suis membre a proposé bénévolement ses services à la Mission nationale chargée de son organisation, pour animer des débats. Mettant de côté mes réserves sur ce dispositif descendant, je me suis porté volontaire et j’ai ainsi participé, comme facilitateur, à deux de ces manifestations : celle organisée par la mairie de Reims qui a rassemblé environ 400 citadins et une Conférence régionale qui s’est tenu à Orléans avec 70 citoyens de la région Centre, tirés au sort.

Cette expérience m’a inspiré quelques réflexions sur les obstacles, langagiers et comportementaux, à la participation au débat. Je les présente dans ce bloc-notes car ce sont aussi des freins à un dialogue authentique dans les espaces de travail. Bien que peu évoqués par ceux qui font profession d’animer ces débats, ils sont pourtant facilement constatables.

A Reims comme à Orléans, tous ceux avec qui j’ai eu des échanges à l’issue des débats étaient très contents d’avoir pu s’exprimer, même lorsqu'ils étaient sceptiques quant à l’usage qui serait ensuite fait de cette expression. En revanche, l’exercice ne convient pas à tout le monde :

A Reims, les agents de la Ville qui animent les Conseils de quartier ont constaté qu’ils connaissaient beaucoup de participants du Grand Débat pour les voir dans les Conseils. Ils relevaient aussi qu’ils n’avaient pas de difficulté à trouver des participants pour ces instances dans les quartiers sociologiquement favorisés mais beaucoup plus à en trouver dans les quartiers défavorisés de la ville où ils seraient pourtant très utiles.

A Reims, l’invitation au débat n’a fait l’objet d’aucune restriction. Tous ceux qui le souhaitaient pouvaient y participer, qu’ils habitent ou non la ville. En revanche à Orléans, la participation s’est faite sur invitation et la sélection a été confiée à un organisme tiers en vue d’aboutir à une représentativité régionale. Celle-ci ne fut réussie que sur deux critères : la parité (il y avait autant de femmes que d’hommes) et le lieu d’habitation (tous les départements de la région étaient semble-t-il représentés). Mais les biais étaient importants sur l’âge (beaucoup de retraités) et la catégorie socioprofessionnelle (plutôt moyenne ou supérieure).

Il y a évidemment quantité de facteurs qui ont joué pour limiter la participation au Grand Débat. Des facteurs politiques évidemment : la démarche était descendante et l’usage de ses résultats laissé à la seule appréciation présidentielle ; elle apparaissait comme une réponse bricolée à un mouvement social et non comme une volonté d’inscrire la participation citoyenne dans la pratique politique du pays, etc. Beaucoup d’autres facteurs, logistiques [1] ou contingents [2], ont pu également concourir à limiter quantitativement la participation. Mais celui que je voudrais souligner ici est d’ordre qualitatif : par sa nature, le débat, sous la forme proposée, n’est pas adapté à la diversité humaine. Il y a des catégories sociales qui sont plus à l’aise que d’autres dans l’exercice, et à l’intérieur d’une même catégorie, des individus que d’autres.

A Orléans, autour de la table dont j’assurai la régulation, il y avait 6 personnes : quatre retraités et deux actifs. Ce sont ces deux derniers qui se sont révélés les moins à l’aise dans la discussion. Le premier était un français d’origine Malienne. Il écoutait ce qui se disait mais s’exprimait très peu – il ne l’a fait qu’une fois – malgré mon invitation et mon soutien. En fin d’après-midi, je lui ai demandé si ce dispositif lui convenait. Il m’a assuré que oui, mais il n’est pas revenu le lendemain. La deuxième était une jeune assistante familiale. Dans les premiers tours de table, elle a peu pris la parole, expliquant simplement que c’était des sujets auxquels elle n’avait jamais vraiment réfléchi (les organisateurs nous avaient assigné le thème « Fiscalité et dépenses publiques »). En revanche, dès que nous glissions vers des sujets concrets, elle n’hésitait pas à donner son point de vue et à témoigner. Elle nous a ainsi fait part des difficultés économiques qu’elle rencontrait parce qu’elle habitait en zone rurale, ne serait-ce que parce qu’elle et son mari avaient besoin chacun d’une voiture pour se rendre à leur travail respectif. Elle avait demandé une autorisation d’absence pour la Conférence à son employeur qui la lui avait accordée. Très motivée, elle est revenue le lendemain et s’est déclarée très heureuse d’avoir participé.

Il est une autre limite, dont j’ai pu être trois fois le témoin, à laquelle se heurte la pratique de la mise en débat : le problème des désaccords. La plus bruyante de ses manifestations a eu lieu à Reims. Lors de ce débat, de nombreux Gilets Jaunes étaient présents dans la salle, certains comme spectateurs, d’autres comme participants. Mais au milieu du processus, lors de la restitution des propositions d’une table sur la fiscalité, ils se sont levés en masse pour protester contre, semble-t’il [3], deux d’entre elles et ont empêché pendant une demi-heure que les discussions reprennent, avant de finalement décider de s’en aller.

Les deux autres manifestations ne prirent pas ce tour collectif probablement orchestré, mais sont aussi instructives.

A Reims, avant la sortie tonitruante de Gilets Jaunes, un violent conflit verbal est né entre deux des dix participants d’une même table. L’un était venu avec une revendication personnelle, autour d’une injustice qu’il disait avoir subi. Il monopolisait la parole et voulait convaincre et orienter la discussion. Au fur et à mesure du temps, d’agacement, l’autre s’est opposé à lui de plus en plus fermement. Il a fallu l’intervention de deux facilitateurs pour éviter qu’ils n’en viennent aux mains.

A Orléans, un des participants à la table dont j’assurai la régulation présentait des analyses différentes des autres. Tant que les échanges portaient sur le diagnostic de la situation, cela n’a pas posé de problème. Chacun écoutait les arguments des autres. Mais les organisateurs, afin d’éviter la multiplication des avis, demandait à chaque table, à chaque étape, de limiter leur expression à trois arguments principaux, puis à l’étape suivante de reprendre les échanges sur la base de ces seuls arguments, de les approfondir pour à nouveau limiter à trois leurs réflexions subséquentes. Ce système en entonnoir, a conduit le lendemain le participant aux idées minoritaires à se désintéresser de la discussion. Il ne se reconnaissait pas du tout dans les choix de l’ensemble des autres participants qu’il qualifiait de « révolutionnaires ». Il ne chercha pas à entraver la discussion, mais en tira une conclusion personnelle : en milieu de matinée, il quitta la Conférence et rentra chez lui, ne voyant pas ce qu’il pouvait apporter à des réflexions qu’il ne partageait pas.

Deux voies pour vivifier la démocratie… et au-delà

Le débat dans l’espace public est, à juste titre, hautement valorisé par nombre de démocrates et par les chercheurs en science sociale pour de multiples raisons : il fait entrer la politique dans la sphère rationnelle de l’échange d’arguments, préférable à l’invective ou aux anathèmes idéologiques ; Il permet la construction de réponses plus adaptées car prenant en compte de multiples aspects du problème examiné ; il enrichi la réflexion de chacun et fait évoluer les avis des uns et des autres… Mais si la République déclare les citoyens égaux en droit, elle n’annule pas pour autant les différences qui existent entre eux dans les compétences langagières, les connaissances, les centres d’intérêt, l’aisance orale, la maîtrise des émotions, etc. En mettant tout le monde sous la même aune du débat contradictoire public, beaucoup ne la trouve pas faite pour eux alors que d’autres s’y épanouissent.

Au sortir de ces observations, la question qui m’a assailli est la suivante : comment pourrait-on intégrer dans les débats les taiseux, les émotifs, ceux qui ne sont pas à l’aise dans l’expression de leurs idées, dans la controverse ou le désaccord ?

Il existe dans le champ philosophique des auteurs qui ont dessiné les contours et les conditions d’une délibération (Aristote) ou d’un débat authentiques (Habermas), mais cela s’applique plus à des hommes théoriques, rationnels qu’à des hommes réels, divers dans leur culture et leur maîtrise du langage et de l’expression.

J’avancerai deux idées, évidemment soumises à la discussion, qui pourraient améliorer la pratique des débats citoyens. Les effets de la première pourraient se faire sentir à court ou moyen terme, ceux de la deuxième dans un horizon plus lointain.

Puisque la démocratie accorde à chaque citoyen un poids égal lors des élections, elle doit pouvoir, dans son exercice même, favoriser cette égalité politique et donc trouver les moyens de dépasser les différences entre eux dans les débats publics qui préparent ou suivent ces élections.

Cela suppose d’abord de prendre acte de ces différences, puis de concevoir des dispositifs variés d’expression qui leur soient adaptés. Dans ce domaine, des enseignements et des méthodes sont à aller chercher auprès de ceux qui s’attachent à intégrer les exclus en respectant leur identité : les Associations telle qu'ATD Quart Monde ou les syndicats ouvriers par exemple. Ils visent par leur travail et leur approche la promotion sociale de ceux qui sont en bas de l’échelle et, dans une certaine mesure, y arrivent. On peut même s’inspirer de la démocratie du rond-point des Gilets Jaunes : des personnes se sont retrouvées là sans se connaître auparavant, mais proches socialement ou dans les épreuves qu’ils subissent. Ils ont assuré une autogestion de leur territoire jour et nuit, ce qui suppose beaucoup d’échanges et de délibération pour aboutir à des décisions et des engagements communs. Plutôt que de privilégier une approche qui ne connait que des individus (le tirage au sort), des réunions collectives entre personnes de milieux ou de conditions de vie équivalents pour préparer les débats permettraient probablement de favoriser l’expression de tous.

Mais il est une autre voie, ambitieuse et complémentaire à la première. Elle ne portera ses fruits que dans la durée car elle vise à s’attaquer au problème à la racine. Le débat n’est pas inné ; c’est un fait de culture. C’est le moyen par lequel les hommes peuvent sortir de leurs égoïsmes pour exister pacifiquement comme collectif. Aussi, est-ce dès l’enfance qu’il faut en inculquer les règles et favoriser la pratique, comme pour toute activité culturelle que ce soit le piano, la cuisine, le sport... Ce devrait être un rôle pris en charge par l’Education nationale, de la maternelle jusqu'à l’Université. Il est curieux et désolant de constater que dans les programmes de formation pour adultes, on trouve ce qui devrait être inculqué à l’école : la prise de parole en public, la gestion des émotions, l’animation de réunion, le développement personnel… Tous les enseignements devraient suivre ce fil rouge. Il s’agirait aussi de renverser la logique élitiste de l’école française : s’attacher à ceux qui ne sont pas à l’aise pour les aider à progresser, c'est-à-dire s’inscrire dans une logique d’intégration et non pas de sélection des meilleurs. Cette sélection des meilleurs est le terreau des populismes qui en démocratie peuvent conduire à mettre au pouvoir des idées brunes.

Ces démarches n’auraient pas comme seul intérêt de revivifier la démocratie, mais elles auraient des effets favorables dans tous les espaces collectifs où le débat est également utile et nécessaire : la famille et l’entreprise notamment.

 

[1] La Conférence régionale se déroulait sur deux jours (vendredi après-midi et samedi toute la journée). Les frais étaient pris en charge, mais la participation bénévole. Le débat à Reims a eu lieu un samedi matin.

[2] Plusieurs participants à la Conférence régionale m’ont dit avoir hésité avant de donner leur accord, car lors du premier contact téléphonique avec le prestataire privé chargé du recrutement, ils avaient d’abord cru qu’il s’agissait d’un démarchage commercial.

[3] La porte parole de la table n’a pas vraiment compris, dans le brouhaha qui a suivi, les raisons de cette colère. Elle faisait l’hypothèse que c’était la proposition d’une augmentation de la TVA, « mais ils n’ont pas dû entendre que nous la demandions seulement pour les produits de luxe » et celle d’un impôt sur le revenu payé par tous, « y compris par les plus modestes, à une hauteur symbolique ». Un des manifestants, alors qu’il passait derrière elle pour sortir, est allé jusqu’à l’insulter violemment, faisant preuve d’une intolérance imbécile envers elle qui n’était que la porte parole d’un collectif.


Le travail de l’eau dans le désert du Thar (Rajasthan)

Pas de vie sans eau. Pas de milieu qui ne lui soit plus hostile que le désert. Et pourtant, il est certains d’entre eux dans lesquels les hommes ont su, par d’ingénieux et patients systèmes de collecte des eaux de pluie, développer une agriculture capable de les nourrir. Ce fut le cas des Nabatéens à l’époque romaine dans le Néguev ou à Pétra et des Râjasthânis encore aujourd'hui.

Lors de mon voyage en Inde à l’automne dernier, j’ai passé quelques jours à Jaisalmer, la capitale du désert du Thar. J’avais en main les notes d’un très beau livre d'Anupam Mishra [1] que j’avais lu quelques années auparavant. Elles m’ont servi de guide pour chercher puis trouver quelques uns des dispositifs techniques traditionnels qu’il décrit dans son ouvrage et qui ont permis pendant des milliers d’années d’assurer l’autosuffisance alimentaire de ses habitants.

Loin de moi, en consacrant un article sur un système traditionnel de collecte d’eau, l’idée de promouvoir ces systèmes. Nous ne sortirons pas de l’impasse écologique dans laquelle nous sommes par un retour en arrière, mais au contraire en nous appuyant sur les techniques les plus actuelles et en continuant d’innover. La technique n’est pas un égarement de notre humanité, mais un de ses attributs spécifiques. C’est une incarnation de notre intelligence collective, transmise et amplifiée de génération en génération. Elle ne saurait devenir un problème que dans l’usage qu’on en fait. Bien orientée, elle devient une aide pour résoudre certains de nos maux.

Néanmoins, il est des vertus des dispositifs sociotechniques du passé qui peuvent aujourd'hui encore être sources d’inspiration : ils ont été conçus pour s’inscrire dans la plus longue durée possible ; ils ont été fabriqués sans dépendre de ressources matérielles extérieures au territoire ; leur construction et leur maintenance est assurée collectivement par la communauté locale qui en bénéficie. La gestion traditionnelle de l’eau au Rajasthan illustre parfaitement ces trois vertus.

Retenir chaque goutte d’eau qui tombe sur le sol…

Le Thar est une terre aride sur laquelle 90 % de l’eau qu’elle reçoit [2] ne tombe que pendant certains jours des mois de mousson, sous une température de plomb. Naturellement, cette eau ne fait que passer – torrentiellement –, et ne saurait donc satisfaire les besoins quotidiens et annuels de la vie animale ou humaine. Mais une longue et riche tradition a produit sur cette terre des centaines de bassins ou de réservoirs, des milliers de puits étroits et de lacs qui ont permis à une nombreuse population indienne d’y prospérer. Cette tradition locale est aujourd'hui en voie de disparition car de grands travaux d’infrastructures apportent désormais l’eau courante dans ses villes et beaucoup de ses villages en la faisant venir d’ailleurs.

Il subsiste néanmoins de nombreuses traces de ces réalisations, dont certaines sont toujours en fonctionnement. C’est ce que j’ai pu voir à Jaisalmer et dans certains des villages qui l’environnent. En voici un rapide tour d’horizon.

Les réservoirs

L’eau peut être recueillie en organisant une légère inclinaison des bâtis (toits ou terrasses devant les maisons) et l’écoulement des eaux de pluie vers une citerne (tânkâ en hindi). C’est ce système qui est encore visible, pour peu que l’on y soit attentif, lorsque l’on visite le palais du maharaja dans la citadelle de Jaisalmer. L’eau de pluie tombant sur le sol est conduit par des réceptacles-entonnoirs et des goulottes d’étage en étage jusqu’à la citerne placée sous le Palais.

Jaisalmer La citadelle receptacle
Réceptacle-entonnoir d’évacuation de l’eau de pluie, citadelle de Jaisalmer. Rajasthan

 

Jaisalmer La citadelle goulotte d'évacuation
Goulotte d’évacuation de l’eau de pluie, citadelle de Jaisalmer. Rajasthan

Pour que l’eau ainsi recueillie soit la moins souillée possible, aux premiers signes de pluie les surfaces de collecte étaient soigneusement nettoyées.

Aujourd'hui, pour favoriser le développement du tourisme, l’eau courante a été installée dans la citadelle. Mais c’est un système qui la ronge car les égouts pour recueillir les abondantes eaux usées sont insuffisants. Celles-ci, fautes d’évacuation, pénètrent dans les fondations de grès et les désagrège. C’est ainsi qu’en 1993, les deux tiers de la forteresse se sont effondrés et que des rénovations sont toujours en cours sans que le problème soit corrigé à la source.

A contrario, le système traditionnel de recueil [3] conduisait à un usage raisonné de l’eau qui n’avait jamais mis en péril l’édifice.

Les lacs

Un dispositif traditionnel analogue a également été mis au point pour collecter l’eau, mais sur de très grandes surfaces non bâties (âgor en hindi) et la conduire le long de pentes et murets vers un point bas où elle forme un lac. Celui de Gharsîvar à Jaisalmer s’étend sur 200 km2. Son âgor, finalisé en 1335 par le maharaja de Jaisalmer, est si vaste que son trop plein se déverse dans neuf lacs successifs, sur une longueur de 6 kilomètres. Pour toute la ville, c’est d’ici que part l’eau. Le lac est entouré sur sa première partie de temples, de gradins (ghats en hindi) et de pavillons.

Jaisalmer Lac de Gharsîvar
Lac de Gharsîvar à Jaisalmer. Rajasthan

C’est un lac artificiel permanent. Il devait être alimenté par le canal Indira Gandhi, mais le pipe-line s’étant rompu, ce sont toujours les eaux de pluie qui le remplisse, même si des constructions récentes ont détérioré le plan d’origine.

A Bada Bagh, un village situé à 6 kilomètres au nord de Jaisalmer, un lac a également été construit, juste en dessous de la nécropole des maharajas. C’est un lac temporaire qui était à sec quand je l’ai visité en novembre.

Bada Bagh Lac asséché
Lac de Bada Bagh, à sec en novembre. Rajasthan
Bada Bagh Barrage du lac temporaire
Lac temporaire de Bada Bagh. Vue sur le barrage. Rajasthan

Dans le désert du Thar, les rivières sont temporaires. Mais là où il est possible de retenir ces eaux éphémères, des digues sont construites qui forment des étangs (khadîn en hindi) et retiennent l’eau afin qu’elle pénètre profondément et lentement dans le sol. Celle-ci va donc peu à peu disparaître, mais des céréales pourront être cultivées sur la terre humidifiée.

Bada Bagh Barrage de retenue d’une rivière temporaire
Barrage de retenue d’une rivière temporaire. Bada Bagh. Rajasthan

Les puits

L’autre grand système d’approvisionnement en eau consiste à aller la chercher, grâce à des puits, dans les nappes phréatiques.

Un sourcier (sîrvî en hindi) localise l’eau souterraine, puis un kîniyan creuse le puits. Dans les zones les plus arides, ils peuvent atteindre 100 à 130 mètres de profondeur.

A côté ou au-dessus de ces puits sont édifiés des ouvrages qui vont permettre de remonter l’eau d’une grand hauteur : margelle, poulie, poteaux, bassins de vidange notamment. Les pierres sont jointes par des mortiers de chaux. Ceux-ci sont fabriqués à partir de la même pierre que le ciment. Mais alors qu’une fois durci, un mortier bien posé aura une durée de vie de 200 à 600 ans et ne laissera pas s’infiltrer l’eau, le ciment ne tiendra lui que 40 ans, 100 ans au maximum, et la laissera passer.

Dans les puits peu profonds et bien alimentés, une outre en cuir (sûndiyâ en hindi) va servir à puiser l’eau. Deux vaches et un bouvier qui les conduit (khâmhbî) vont assurer sa remontée ; l’outre va se vider d’elle-même dans un réservoir lorsqu'elle arrive au bord du puits. C’est ce manège que j’ai pu voir et filmer :

Aujourd'hui, on voit beaucoup de pompes motorisées chargées de remonter l’eau, mais aussi beaucoup qui sont en panne et ne sont pas réparées.

Bada Bagh Puits avec pompe motorisée pour remonter l’eau
Puits avec pompe motorisée pour remonter l’eau. Bada Bagh. Rajasthan

Dans certaines zones du désert, des nappes phréatiques sont saumâtres. Lorsqu’il existe une couche de gypse qui empêche l’eau de descendre jusqu’à elles, des puits appelés kuîns sont alors creusés. Ils vont recueillir l’eau de pluie par capillarité. Celle-ci suinte lentement du sable pour délivrer 40 à 60 litres par jour. Le puits est large de 4 à 5 coudées (2 mètres environ) à son sommet puis devient très étroit à sa base, afin d’avoir une hauteur d’eau suffisante pour la puiser. Le puisatier doit donc creuser dans des conditions difficiles et sous une forte chaleur. Pendant qu’il travaille, du sable est régulièrement jeté dans le puits afin de renouveler l’air qu’il respire.

Puisatier dans une kuîn Rajasthan
Puisatier creusant une kuîn. Illustration Anupam Mishra


… pour cultiver le désert

Si ces eaux peuvent servir à l’alimentation des hommes et des animaux, c’est évidemment à l’agriculture qu’elle est pour l’essentiel consacrée.

J’ai pu encore filmer quelques traces d’une agriculture traditionnelle à Bada Bagh. C’est un village proche de Jaisalmer qui porte bien son nom, « Grand Jardin » en rajasthani. Le manège de remontée d’eau du puits permettait d’approvisionner des canalisations en terre ou en pierre qui conduisait l’eau jusqu’à un jardin où un ouvrier la distribuait dans de petites parcelles.

Un peu plus loin deux hommes repiquaient de l’ail dans un de ces lopins de terre.

A un autre endroit, dans une zone plus vaste, une terre encore humide était labourée avec l’aide de deux bœufs attelés à une charrue.

Un savoir et des usages qui se perdent

Jusqu'au XIX° siècle, il n’y avait au Rajasthan ni propriété privée ni propriété collective, mais des biens communs exploités selon des règles communautaires : « L’organisation de (ce travail de l’eau), la société ne l’a confié ni à l’Etat Rajasthan, ni au gouvernement indien. Elle l’a remis au contrôle privé (…) en une sorte de droit coutumier. Ce sont les villageois eux-mêmes dans chaque foyer qui ont donné forme à cette structure, l’ont assumé et l’ont développé plus avant » [4].

Anupam Mishra dans son traité trouve des accents lyriques pour rendre compte de cette gestion traditionnelle de l’eau : « Nul ne sait quand (la société du Rajasthan) a élevé au rang de pratique systématique cette œuvre immense (…) qui aujourd'hui fond en une seule et même âme l’ensemble de la société toute entière. Forme assez immense pour s’imposer aux quelques 30 000 villages et 300 villes, à chaque kasba et se faire l’infini sans forme » [5]

Mais cette « fusion des âmes » dans un projet commun appartient pour l’essentiel au passé. Il a subi, à partir du XIX° siècle, les coups de butoir de la colonisation britannique qui a privatisé les biens et étatisé les projets d’infrastructure. Ce double mouvement a été confirmé et amplifié avec l’indépendance indienne au milieu du XX° siècle. La modernisation assurée par de grands projets (barrages, vallées fluviales, canal Indira Gandhi…) a écarté les habitants de la gestion de leur milieu naturel. En parallèle, toutes les institutions du territoire ont mis une croix sur cette histoire locale : « (Ce travail de l’eau), on peut en voir partout la marque concrète dans n’importe quel coin du Rajasthan, mais il brille par son absence dans les écoles et l’enseignement, les livres et les bibliothèques. Cette tradition (…) ne se conserve que dans la mémoire des gens du peuple » [6].

Finalement, la gestion modernisée de l’eau dans le désert du Thar a placé sous une dépendance multiforme la population locale. Elle l’a déresponsabilisé de cette gestion, en remettant à une organisation supérieure la mission de la penser et de l’assurer. Elle utilise des outils et dispositifs techniques qui ne sont plus conçus localement, qui supposent des investissements hors de portée des bourses villageoises et qui n’offrent pas les mêmes garanties d’efficacité et de qualité que les précédentes, plus modestes mais conçues pour durer.

Notre enjeu planétaire est aujourd'hui de développer une activité productive sobre, qui ne consomme pas plus que ce que la terre est capable de supporter. L’un des moyens de le relever, c’est de retrouver de l’autonomie locale dans la gestion des communs et que les sociétés locales administrent elle-même leur vie quotidienne. Les grands projets ne disparaîtraient pas, mais au lieu de déresponsabiliser les populations, ils viendraient en complément et en appui de leur action.

L’exemple de la gestion traditionnelle de l’eau au Rajasthan montre que c’est possible.

 

[1] Anupam Mishra, Traditions de l’eau dans le désert indien. Les gouttes de lumière du Rajasthan, traduit de l’hindi par Annie Montaut, L’harmattan, Paris, 2000

[2] Il tombe 160 mm d’eau par an à Jaisalmer, répartie sur une dizaine de jours. La température oscille entre 27 et 43° C juste avant la mousson qui s’étend de juillet à septembre.

[3] Le plus grand des réservoirs ainsi alimenté a été construit il y a 350 ans dans le fort de Jaigarh, près de Jaipur. Il peut contenir trente millions de litres d’eau !

[4] Anupam Mishra, Ibidem, p 68

[5] Idem

[6] Ibidem, p 136


« Femmes, travailleuses et pauvres. C’est ça qui nous rassemble »

L’année dernière, lors d’un voyage d’étude en Inde auquel je participais, nous avons pu échanger avec deux représentantes [1] d’un syndicat de travailleuses indépendantes, la SEWA [2]. De toutes les rencontres que nous avons faites, c’est celle qui m’a le plus impressionné. J’ai en effet découvert à cette occasion une organisation militante dont le but est d’assurer la promotion économique et sociale des plus déshéritées et qui s’en donne les moyens. A l’heure où en France, les syndicats s’interrogent sur la façon de défendre les travailleurs indépendants face à leurs donneurs d’ordre, il y a là un exemple à méditer.

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Picasso en travail pour accoucher de « La Vie » – 1903

La Vie est une œuvre majeure et énigmatique de la période bleue de Picasso. Elle a fait l’objet d’une longue maturation avant d’aboutir à sa forme définitive et suscite depuis, à la fois de l’admiration, de la perplexité et un grand nombre d’interprétations. Comme la réflexion et les gestes progressifs de l’artiste ont laissé un certain nombre de traces, je me propose de m’appuyer sur celles-ci pour engager une analyse de ce travail, en partie à nouveau frais.

La Vie, Picasso, 1903
La Vie, Picasso, 1903

Commençons par prendre une vue d’ensemble de cette curieuse scène. Un couple nu fait face à une mère, drapée dans une toge, qui tient dans ses bras un bébé ; entre eux, à l’arrière plan, deux personnages repliés sur eux-mêmes semblent se répondre dans deux images superposées : celui du haut enlacé par une femme et celui du bas sans consolatrice. L’ensemble est baigné dans des tonalités bleues qui confèrent au tableau une atmosphère inquiétante, glacée.

Progressons dans le mystère en examinant ce qui en est au centre, l’élégante et étrange position de la main de l’homme. Est-ce un geste par lequel il montre à sa compagne la mère et son enfant ? C’est possible, mais pourquoi alors les regards des trois personnages ne convergent t'ils pas ? Ils s’ignorent au contraire les uns les autres, comme abîmés dans leurs songes respectifs. Si maintenant on met l’un à côté de l’autre une étude préalable à la Vie et Noli me tangere, une œuvre du Corrège que Picasso a pu voir au Prado, on ne peut qu’être frappé par l’analogie [1].

2-Etude-La-Vie-Picasso-Correggio
Etude pour La vie, Picasso, 1903                        Noli me tangere, Correggio, 1522-1523

« Noli me tangere » est une citation latine qui peut signifier « ne me touche pas » ou « ne me retiens pas » [2]. Elle est tirée de l’Évangile selon Jean (20, 17) : Marie Madeleine se rend sur la tombe du Christ et découvre qu’elle est ouverte et vide. Jésus lui apparaît ; elle veut le toucher, mais il le lui interdit : « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père » [3]. Berchts-Jördens et Wehmeier s’appuient sur cette troublante ressemblance pour importer dans la Vie le thème christique du Corrège. Il me semble plus prudent de considérer que Picasso se contente d’introduire une référence esthétique à un geste gracieux de retenu ou de mise à distance. D'ailleurs, dans une étude ultérieure, cette référence se laïcise explicitement avec la disparition du bras droit pointé vers le ciel.

3-Etudes-La-Vie-Picasso
Etudes pour La vie, Picasso, 1903

Picasso conservera les grandes lignes de composition de ses études : le geste de la main, un couple à gauche, un personnage à droite, un tableau en arrière-plan. En revanche, la scène initiale était beaucoup plus prosaïque. Il s’agissait de la rencontre dans un atelier, d’un peintre – il a les traits de Picasso – qu’enlace une femme et d’un visiteur vêtu d’un long manteau – dans certaines études, on reconnaîtrait la silhouette d’un ami de Picasso, le sculpteur Emili Fontbona i Ventosa [4]. Derrière eux, une peinture est posée sur un chevalet, comme un travail en cours ou qui vient d’être achevée. Sur la base de cette structure, Picasso va modifier un certain nombre de ses éléments qui vont donner à son projet une ampleur nouvelle et lui conférer une valeur allégorique. Il me semble que la bascule s’opère lorsque Picasso décide de remplacer son visage par celui de son ami défunt, Carlos Casagemas. Peut-être y a-t’il été incité par la décision qu’il avait prise de peindre cette nouvelle toile sur Dernier moment, une œuvre plus ancienne qu’il avait retournée verticalement ?

4-Dernier-moment-Picasso
Radiographie de La Vie de Picasso, 1903 (à gauche) Etude pour Dernier moment, Picasso, 1899 (à droite)

Dernier moment représentait une femme sur son lit de mort, veillée par un jeune prêtre ; la scène était éclairée par une lampe de chevet dont la radiographie restitue l’éclat. C’est une œuvre qui avait été exposée en octobre 1900 dans le pavillon espagnol de l’Exposition Universelle de Paris. Elle lui avait fourni, pour la première fois, l’occasion de se rendre à Paris, en compagnie de Casagemas. Il recouvrait ainsi une morte par un défunt qu’il ressuscitait.

Picasso a rencontré Casagemas à Barcelone en 1899. Ils se lièrent d’amitié, partagèrent un atelier et fréquentèrent ensemble le Café Els Quatre Gats où se retrouvait l’avant-garde artistique de la ville. Alors que Picasso, après son séjour parisien, revint à Barcelone, Casagemas y resta. Il y tomba follement amoureux de Germaine, une jeune femme qui posait à l’occasion pour les artistes. Cette dernière toutefois ne partageait pas sa passion. Un jour, en février 1901, il l’a vit entrer avec un homme dans un café, y pénétra à son tour, sortit un révolver, visa Germaine sans l’atteindre puis retourna son arme contre lui. Picasso apprit le suicide de son ami à Barcelone. Il dira plus tard que « c’est en pensant que Casagemas était mort que je me suis mis à peindre en bleu » [5].

Mais en donnant au peintre le visage de son ami défunt et non plus le sien, il fait également disparaître son sexe en le couvrant d’un pagne. Il s’agit sans doute d’une référence à l’impuissance de Casagemas, une des causes de ses tourments. En tout cas, cela ouvre la voie à une signification nouvelle. La jeune femme, plongée dans ses pensées, s’appuie tendrement sur l’épaule de son homme, et celui-ci, par son geste, pourrait mettre à distance la maternité qu’il ne saurait donner.

Mais ce fil interprétatif peut être poussé plus loin encore. En effet, on peut voir à l’arrière-plan, sur le tableau inférieur, un curieux halo qui entoure la femme recroquevillée sur elle-même. C’est en fait un repentir dont Picasso a laissé une vague trace. Mais, une réflectographie infrarouge a permis de révéler la scène primitivement peinte par Picasso.

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Réflectographie de La Vie (détail), Picasso, 1903

Une femme, les cuisses écartées, est surplombée par une sorte d’homme oiseau qui plane au-dessus d’elle. La scène est curieuse, mais son érotisme est sans ambiguïté. S’il l’avait maintenu dans l’œuvre finale, on aurait eu l’évocation dans la même toile de la sexualité sous ses deux finalités possibles, la jouissance ou la procréation, et la main droite du peintre aurait marqué la double privation ou limitation auxquelles condamne l’impuissance. Mais tel n’a pas été le choix de Picasso. Il a préféré maquiller cette scène et répéter la figure d’une femme en position fœtale, telle qu’on la voit dans le tableau supérieur, mais en la laissant seule, sans le réconfort d’autres bras.

La méditation picturale de Picasso qui a accompagné son processus de création l’a toujours poussé vers des décisions qui relevaient l’ambition de l’œuvre en formation. Tout semble s’être passé comme s’il cherchait, avec elle, à la fois à récapituler ses travaux antérieurs et à dépasser le contingent ou l’anecdotique pour aller vers l’universel. Il a en effet réuni ici des scènes qu’il avait traitées auparavant pour elles-mêmes, comme l’Etreinte (1903), Femme et enfant au bord de la mer (1902) ou Nu bleu (1902), voire Deux figures et un chat (1902-1903) si on intègre à ce corpus la scène érotique disparue.

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L’étreinte, Picasso, 1903                         Femme et enfant au bord de la mer, Picasso, 1902
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Nu bleu, Picasso, 1902 (à gauche)    Deux figures et un chat, Picasso, 1902-1903 (à droite)

Se faisant, il a concentré dans le même tableau des thèmes majeurs de la condition humaine : l’amour, la sexualité, la maternité, l’épreuve, la solitude, la compassion… Le traitement qu’il en fait pousse à une lecture symbolique de l’œuvre et donc abstruse car la relation du symbole à l’idée n’est jamais univoque ; elle invite aux enchevêtrements interprétatifs.

Picasso n’a jamais voulu livrer les raisons de ses choix : « Ce ne sont pas des symboles que je me suis proposé de peindre. J’ai peint simplement des images qui surgissaient devant mes yeux : à d’autres d’y trouver un sens caché. Pour moi, un tableau parle de lui-même. A quoi bon y ajouter après-coup des explications ? Un peintre n’a qu’un seul langage » [6].

Le titre de l’œuvre ne nous éclaire guère plus. Dans le catalogue raisonné de ses œuvres qu’a publié Christian Zervos à partir de 1932 [7], il est seulement descriptif « couple nu et femme avec enfant ». On ne sait pas si celui sous lequel cette peinture est universellement connue aujourd'hui lui a été donné par Picasso. « La vie » est un titre qui apparait la première fois dans un article non signé d’un journal de Barcelone évoquant la vente du tableau [8]. Peu importe au fond, car il lui va bien. Il permet d’accueillir la polysémie des formes déposées sur la toile et leurs tâtonnants accouchements.

Je voudrais pour conclure cette analyse revenir sur les motifs qui m’ont amené à publier, dans mon bloc-notes, cet article ainsi que les raisons de son titre.

Lorsque j’ai visité, dans ses derniers jours, l’exposition « Picasso. Bleu et rose » qui se tenait au Grand Palais [9], j’ai découvert dans une de ses salles La vie qu’avait prêtée le Musée de Cleveland, accompagnée de trois de ses études préalables provenant des musées Picasso de Barcelone et Paris. J’ai ressenti une émotion confuse en la contemplant dans son ensemble en même temps qu’une certaine perplexité quant au sens à donner aux relations qu’entretenaient les éléments de sa composition. J’ai également été intrigué par les écarts de représentation entre le travail en cours et le résultat final. Cela m’a incité à aller plus avant et explorer sa genèse, en me disant que je trouverai peut-être là matière à réflexion sur le travail de création artistique. J’ai été comblé au-delà de mes espérances car il est rare de pouvoir disposer d’autant de traces picturales de celui-ci.

De toutes les interprétations possibles de cette œuvre, il en est une qui s’est progressivement imposée à moi. Le processus de création de La vie est un travail, mais dans un sens qui le rapproche plus de celui de la parturiente ou de celui du raisin lorsqu'il se vinifie que d’une activité productive classique, même s’il débouche comme cette dernière sur une réalisation dont il est le but. C’est une sorte de macération intérieure qui a mélangé l’état d’âme ou les émotions qui étreignaient Picasso à ce moment-là et ses recherches esthétiques. Il aurait pu signer son tableau : Ma vie intérieure.

Mais il est aussi une autre dimension du travail créatif que cette généalogie de l’œuvre peut servir à éclairer. Elle se manifeste dans les modifications que Picasso lui a successivement fait subir : il a d’abord remplacé l’artiste vivant par son compagnon défunt, puis il a effacé le chevalet, une métonymie du travail du peintre, pour laisser les tableaux d’arrière plan sans support visible. Ces deux décisions, la disparation de l’artiste et de son travail, reviennent à privilégier l’œuvre sur l’acte créatif. Elles peuvent être rapprochées des deux autres : les substitutions d’un visiteur par une mère portant contre elle un bébé et d’une scène érotique par une femme seule lovée sur elle-même. En effet, elles ont abouti à la disparition dans le tableau de l’acte sexuel au profit de son résultat possible, le petit d’homme.

Le travail créatif est une impérieuse nécessité pour l’artiste. C’est un travail qui le travaille et le domine. Il disparaît dans son œuvre. Cet accouchement oblitère le processus vivant qui y a conduit, ses plaisirs, ses hésitations ou ses douleurs, pour former une nouvelle réalité, indépendante de lui. Cette indépendance de l’artiste et de sa créature légitime le refus de Picasso de livrer ses raisons ou ses justifications. Elle ouvre le champ à la libre interprétation de ses contemplateurs. C’est de cela aussi que témoigne La Vie.

 

[1] Cette hypothèse a été formulée par Gereon Berchts-Jördens et Peter M. Wehmeier dans Picasso und die christliche Ikonographie, ed. Dietrich Reimer, Berlin, 2003

[2] En grec, la langue originale des Évangiles, ce double sens n’existe pas. « μή μου ἅπτου » (mè mou haptou) signifie « ne me touche pas ».

[3] Traduction Œcuménique de la Bible

[4] Edouard Dor, Picasso, l’énigme de la Vie, Espace et signes, Paris, 2018

[5] Pierre Daix, La vie de peintre de Pablo Picasso, Seuil, Paris, 1977, p 47

[6] Antonina Vallentin, Pablo Picasso, Albin Michel, Paris, 1957

[7] Christian Zervos, Pablo Picasso. 1, Œuvres de 1895 à 1906, Cahiers d’art, Paris, 1932

[8] El Liberal du 4 juin 1903 : « Cette peinture (…) intitulée La Vie est l’une de ces œuvres qui suffisent à établir d’un coup le nom et la réputation d’un artiste ». Cité par John Richardson qui fait l’hypothèse que ce texte a été rédigé par la critique d’art Carles Junyer (Vie de Picasso, volume 1 1881-1906, Edition du Chêne, 1992).

[9] Cette exposition s’est tenue du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019. Il est encore possible de la voir, mais pour cela il faudra se rendre à Bâle où elle sera présentée à la Fondation Beyeler du 3 février au 26 mai 2019. Elle a également fait l’objet d’un savant catalogue : Picasso Bleu et rose, Edition Hazan, Vanves, 2018.


Merde !

Caricature Rocha 16-4-2019

C’est le cri du cœur que Rocha, caricaturiste de La Jordana, fait pousser à une gargouille de Notre Dame, entourée par les flammes de l’incendie qui embrase sa cathédrale. En voyage au Mexique, je l’ai découvert dans ce quotidien qui a consacré ses douze premières pages au terrible événement.

En regardant quelques films qui tournent en boucle sur internet, m’est revenu en tête le drame qu’a également connu le 19 septembre 1914 sa sœur de Reims, du fait de bombardements allemands.

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« ÊtreS au Travail », une exposition pour remettre l’humain au centre du travail

L’Organisation Internationale du Travail est fille du Traité de Versailles. Elle a été créée en 1919 autour de l’idée que l’établissement d’un régime universel de travail réellement humain est une condition du maintien de la paix. Elle fête cette année son centième anniversaire.

A cette occasion, une exposition de photographies va être accrochée sur les grilles du Jardin du Luxembourg à Paris à partir de demain et jusqu'au 14 juillet 2019. Son inauguration donnera également lieu à un colloque sur l’avenir du travail qui se tiendra le mercredi 17 avril 2019 au Sénat.

Ces images sont l’œuvre de photographes de Magnum et d’indépendants. Ensemble, elles constituent une sorte d’« hymne à un travail décent, plus juste et plus sûr » [1].

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Cinq ans déjà !

J’ai publié mon premier article sur ce site le 22 décembre 2013. Cela fait donc maintenant 5 ans que je l’anime.

Au départ, mon intention était simplement d’accompagner le lancement de mon livre Le travail contre nature qui allait être édité en juin 2014. Mais au fur et mesure du temps, j’ai éprouvé de plus en plus de plaisir à produire des articles au terme de mes lectures, rencontres, visites ou voyages ; et j'ai infiniment goûté la liberté qu'offrait la toile de pouvoir les publier sans avoir à passer par un tiers. J’ai donc persisté dans cette voie.

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« Construire » de Jean Benoit-Lévy - 1934

Les architectes de la Cité de la Muette à Drancy ont mis en œuvre des principes innovants de construction [1], mais aussi d’aménagements intérieurs afin « de diminuer les travaux forcés de la ménagère » [2]. C’est cette articulation du travail de construction et du travail domestique, ainsi que la spécialisation des tâches – masculines pour le premier, féminines pour le second – qui m’ont intéressées dans ce documentaire de Jean Benoit-Lévy [3].

Cité de la Muette Vue aérienne
Cité de la Muette à Drancy – Vue aérienne

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En 2019, place au débat d’idées pour un projet européen rénové !

J’adresse aux visiteurs occasionnels ou réguliers de mon bloc-notes, tous mes vœux. Je leur souhaite de trouver sur le chemin de cette nouvelle année ce qui peut leur faire aimer la vie : le bonheur, la santé, l’amitié ou l’amour…

Mais comme la guerre est le pire ennemi du bonheur individuel, ces vœux s’accompagnent d’une espérance politique : que règne la paix et la concorde entre les peuples.

L’Europe, meurtrie par deux guerres mondiales, s’est dotée d’un projet ambitieux de réconciliation des siens en leur proposant de s’inscrire dans une politique d’Union. Mais celle-ci, conçue sous le règne de l’idéologie productiviste et capitaliste, se trouve aujourd’hui prise triplement en défaut. Elle ne permet pas de réduire les inégalités sociales qui sont une source objective de tensions entre les hommes ; elle ne s’est pas dotée des dispositifs démocratiques qui lui permettent de réguler son projet et elle n’arrive pas à rompre avec un modèle économique dévastateur pour la nature qui nous accueille.

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Les machines

C’est le beau sujet proposé au printemps dernier aux candidats à l’agrégation de philosophie, dans le cadre de leur programme d’étude « Travail, techniques, production ». C’est un beau sujet parce qu’il permettait de mobiliser ces trois notions et de préciser, exemples concrets à l'appui, certaines des relations significatives qu’elles peuvent nouer entre elles.

Le rapport du jury sur cette épreuve vient d’être publié. Il présente un double intérêt. Il donne à voir quels ont été les chemins – conduisant parfois à des impasses – empruntés par les candidats, mais aussi quelles étaient les attentes des correcteurs et à travers eux de la philosophie académique.

Je ne vais pas ici rendre compte de ce document qui se suffit à lui-même. Ceux qui le souhaitent peuvent d’ailleurs le télécharger en cliquant iciJe veux simplement souligner quelques points qui, à sa lecture, m’ont particulièrement intéressé, en les complétant le cas échéant de réflexions personnelles.

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