Moissonner sans cultiver ou le Paradis perdu
Qu’est ce que le passage de la cueillette à l’agriculture a changé dans le travail des populations de l’en-deçà ? Cette question a toute sa place dans ce blogue bien qu’elle ne soit pas traitée dans l’essai de Nissim Amzallag (voir l’article « Les mutations longues du travail : la naissance de l’agriculture »). On y trouve toutefois des informations qui, une fois rassemblées et complétées de quelques autres, peuvent éclairer certains aspects de cette mutation du travail.
Quand on parle des chasseurs cueilleurs, on pense surtout à la chasse probablement car on l’imagine riche d’exploits potentiels et de récits héroïques. Dans ces temps anciens, elle aurait été un exercice forcément viril, fait de pistage, de course, de traque, de lutte à mort, quasiment au corps à corps, contre la proie. La cueillette, par contraste, serait l’éloge de la lenteur, celle à laquelle invite l’immobilité végétale et son silence ; ce serait la patiente exploration d’un territoire pour y repérer des « coins » sur lesquels on reviendra du fait de leur prodigalité, puis la pratique de gestes répétés de la main pour se saisir des plantes ou des fruits, arracher des racines. Le produit de la cueillette s’il est honoré pour ses richesses gustatives n’est jamais vraiment célébré comme une prise de chasse.
La cueillette, condition de la diversification alimentaire au Paléolithique
Pourtant la cueillette, au Proche-Orient, était une activité loin d’être marginale. Ainsi au bord du lac Tibériade, à Ohalo II, un site vieux de 20 000 ans, on a pu retrouver une meule et des mortiers utilisés pour préparer des aliments, et plus d’une trentaine d’espèces récoltées pour leurs graines, dont du blé amidonnier et de l’orge sauvages.

Ohallo II, meule de graminées sauvages [1]
A Shubayqa, un site de Jordanie remontant à 15 000 ans, on a recensé l’utilisation de plus de 95 espèces végétales dont du blé amidonnier, de l’orge, de l’avoine, des légumineuses… On y a aussi découvert des traces de cuisson de pain levé [2].

Foyer pavé de Shubayqa I recelant des restes de production de pain (source : Amzallag, 2023)
Il faut donc faire crédit à ces populations paléolithiques, installées de longue date sur leur territoire, d’une connaissance approfondie de leur milieu, des plantes qui s’y épanouissent, de leurs usages culinaires possibles, mais aussi peut-être de leur mode de reproduction. Sur le site Gilgal I dans la vallée du Jourdain, on a ainsi retrouvé des figues provenant d’un figuier parthénocarpique dont les fruits sont stériles. Il y a 11 000 ans, avant même la domestication des céréales, on peut faire l’hypothèse que les habitants de ce site maitrisaient le bouturage ou le prélèvement de rejets à la base du pied, seules méthodes pour multiplier ces arbres [3].
La connaissance de leur environnement naturel était bien supérieure à celle que nous avons du nôtre, très anthropisé [4]. Les Homo sapiens sont des omnivores ; l’agriculture a été pour eux une innovation productive mais pas la découverte d’un nouveau régime alimentaire. Dans ce registre, tout était prêt pour accueillir la domestication.
Quelle méthode de cueillette ?
L’archéologie n’en restitue qu’une vue statique au travers d’outils retrouvés dans les sédiments datant de l’en-deçà. Parmi ceux-ci figuraient, en nombre réduit, des lames de faucille, et très exceptionnellement des manches, en os généralement.

Lame lustrée de faucille à base aménagée pour l’emmanchement, Erq-el-Ahmar (d’après Neuville)

Manche de faucille en os poli dont l’extrémité a la forme d’un jeune cervidé, grotte d’El-Wad, période natoufienne ancienne (source : Amzallag, 2023)
Ce n’est pas la forme des lames ni des manches qui permettent d’attester de leur usage, mais les traces que l’on retrouve sur les tranchants. La brillance (le lustre) sur le silex est un indice d’utilisation pour couper des graminées. Ces lames lustrées sont rares au Natoufien. L’étude des microtraces et des expérimentations faites en parallèle ont montré des polis suggérant une utilisation plutôt à des fins non alimentaires : pour la coupe de roseaux utilisés dans la construction des maisons ou pour d’autres tâches, le grattage des peaux, du bois, le travail de l’os [5].
La déhiscence des graminées sauvages est probablement la raison de l’absence d’utilisation de faucilles pour les récolter. La déhiscence est cette fonction d’ouverture spontanée à certaines époques, des organes de reproduction des végétaux pour libérer leur contenu : fruit, graine, pollen ou spore. En utilisant des outils tranchants pour couper l’épi, les graines n’y seraient pas restées attachées alors que ce sera le cas pour les graminées domestiquées. Pour éviter leur dispersion, il aurait fallu couper les épis avant leur maturité et effectuer ensuite des opérations supplémentaires pour séparer les graines des épis et enlever leur enveloppe extérieure. Or, les graines de céréales trouvées dans les sites anciens sont pour la plupart complètement mûrs.
En fait, la cueillette de céréales sauvages peut s’effectuer sans l’aide d’aucun instrument, tout simplement à la main. C’est cette hypothèse qu’une équipe de biologistes et d’anthropologues a exploré, en pratiquant sur 3 années de suite (2000 à 2002) des collectes d’épillets entiers d’orge et de blé amidonnier sauvages tombés au sol, dans de denses prairies spontanées du nord d’Israël [6]. Ils ont montré qu’un tel ramassage était simple à réaliser : « il est étonnamment facile de saisir avec la paume de la main, par leurs barbes, de grandes quantités d’épillets désarticulés » ; que c’était possible de mai à octobre, du printemps donc jusqu’à l’arrivée des pluies ; et que c’était efficace puisque cette méthode a permis en moyenne à une personne, en une heure, de récolter entre 250 et 500 grammes de grains nus.

Tapis d’épillets d’orge portant des barbes longues, faciles à ramasser (photo prise à Korazim, le 9 mai 2000)
Les auteurs précisent à l’appui de leur expérimentation que la cueillette au sol de graines d’herbacées par des groupes de chasseurs cueilleurs est recensée dans la littérature ethnographique. Ils citent notamment des tribus d’Afrique subsaharienne, des aborigènes de l’ouest Australien ainsi que des tribus nomades du Pendjab.
L’activité de cueillette, source de connaissance botanique et agricole
Ce ramassage au sol aurait donc pu fournir aux chasseurs-cueilleurs du corridor Levantin une source de nourriture végétale suffisante jusqu’en octobre. En octobre, le relais pouvait alors être pris par les glands devenus mûrs des forêts clairsemées de chênes et de pistachiers, leur deuxième plus importante ressource végétale. « Il n’y aurait donc eu » concluent-ils « aucune période de pénurie alimentaire végétale en raison de la saisonnalité de leurs deux principales récoltes ». Ils font même l’hypothèse d’une disponibilité en graines de céréales, l’automne venu, qu’ils auraient utilisées pour des mises en culture.
Les cueilleurs pouvaient en effet observer que les épillets restants, tombés au sol, étaient responsables de la croissance de l’année suivante. En outre, après les premières pluies, le sol devient boueux et permet aux épillets de pénétrer dans le sol et de germer. Ils auraient donc pu, sans outil ni labour, favoriser le renouvellement des peuplements sauvages.
De premières mises en culture de plantes sauvages apparaissent dès le Natoufien ancien. Elles ne permettaient pas de bénéficier des caractères de domestication qui feront beaucoup plus tard leur succès tels que des graines plus grosses, l’absence de déhiscence sur les épis mûrs, une densité de plantation plus grande, etc. Mais ces mises en culture signifient que le procès agricole lui-même était connu de ceux qui les pratiquaient : du semis jusqu’au traitement ultérieur des végétaux récoltés.
Les outils comme les méthodes de travail étaient donc déjà disponibles. Comme pour nombre d’innovations, ils n’auront donc pas à être inventés, mais seulement adaptés, ajustés, généralisés pour répondre à de nouvelles pratiques, plus intenses.
Une mutation parallèle des mentalités ?
Il reste à accompagner ce changement du changement des représentations et des mentalités. Ce n’est en effet pas le même rapport à la nature que de lui prélever ce qu’elle donne d’elle-même ou de l’imiter par un processus agricole dont l’homme est le concepteur et l’acteur.
Les changements de représentations ont-ils précédé ou bien suivi ce changement des pratiques ? C’est une question qui a divisé les chercheurs, « idéalistes » d’un côté et « matérialistes » de l’autre. Mais elle ne tient pas compte de l’extrême lenteur du processus. Si on conserve au mot révolution son sens premier de changement brusque et profond, alors il faudrait renverser nos appellations : parler de changement néolithique plutôt que de révolution pour ce qui s’est déroulé sur des centaines voire milliers d’années et de révolution climatique plutôt que de changement pour ce qui se passe de nos jours sous nos yeux…
Il n’y a donc pas lieu de dramatiser ce processus car il s’est fait sur plusieurs générations, en fonction des évolutions de leurs vies.
La question la plus intéressante me semble-t-il ne porte pas sur l’ordre temporel dans lequel l’évolution des mentalités à de nouvelles réalités a pu avoir lieu, mais plutôt sur la nature de l’adaptation des mentalités.
La difficulté principale évidemment tient au fait que dans les sociétés sans écriture, la seule voie d’accès aux évolutions symboliques réside dans leur art. Images sans parole, on les voit certes évoluées avec le temps, mais c’est à nous de les faire parler, au risque d’erreurs interprétatives majeures.
Dans ce domaine, la proposition la plus intéressante à mes yeux, reste celle de Jacques Cauvin. Dans Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture [7], il compare le bestiaire franco-cantabrique qu’il considère comme le plus expressif sur ce que pouvait être les systèmes symboliques des chasseurs cueilleurs du paléolithique final, à celui du néolithique proche-oriental. Alors que dans le premier, « on ne met nulle part en évidence un personnage animal dominant les autres », dans le second, « la Femme et le Taureau (apparaissent) comme des divinités (…). La Déesse, flanquée d’un parèdre masculin assimilé au taureau, sera la clef de voute de tout un système religieux »[8].

Orant du néolithique saharien. Source : Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture
L’émergence de divinités au-dessus de l’homme « a dû modifier entièrement la représentation que l’homme (se faisait de son milieu) (…) Spectatrices jusqu’alors des cycles naturels de reproduction du monde vivant, les sociétés néolithiques s’autorisent à y intervenir en tant que producteurs actifs ».
Jacques Cauvin faisait de ce changement des représentations le préalable à l’invention de l’agriculture. Sur ce plan, l’approche de Nissim Amzallag est beaucoup plus convaincante (voir l’article « Les mutations longues du travail : la naissance de l’agriculture »). Il relève d’ailleurs que le couple femme – taureau n’est pas très visible avant le VII° siècle, alors que la domestication est déjà accomplie. Il note aussi qu’une autre interprétation de ce couple est possible. Il pourrait être le signe d’une superposition des croyances des chasseurs avec celles des agriculteurs : le taureau ferait référence au rite de chasse et la femme à la fertilité.
Un paradis perdu ?
Une néolithisation est-elle possible sans passage à l’agriculture ? Si on considère que cette dernière n’est qu’un de ses critères, alors l’exemple le plus fréquemment cité est celui des Jomons au Japon, dont la culture s’étend sur plus de dix mille ans (d’environ – 13 000 à – 400 ans avant l’ère commune). Le néolithique [9] est en effet aussi l’âge de la poterie. Or les Jomons ont été parmi les premiers, voire les premiers, à en maîtriser les techniques. Leur subsistance, obtenue par la pêche, la chasse et la cueillette, était suffisamment abondante et sécurisée par le stockage, pour répondre à leurs besoins. Ils ne développèrent pas d’agriculture, ce que feront leurs successeurs de la période Yayoi avec la riziculture.
Marshall Sahlins, anthropologue américain, en se fondant sur la description des chasseurs cueilleurs contemporains, qualifie de « premières sociétés d’abondance » ces peuples parce qu’on y travaillait beaucoup moins que dans les économies agricoles [10]. Mais c’est une affirmation bien générale. Je lui préfère celle d’un autre anthropologue, Philippe Descola, plus circonstanciée. Celui-ci en effet écrit : « la chasse et la cueillette sont souvent présentées par les populations qui les pratiquent non pas comme un travail, mais comme quelque chose qui accompagne leur vie quotidienne et en fait le sel ». Il donne cet exemple d’une ethnie qu’il connait bien pour avoir vécu plusieurs années au milieu d’elle : « les Achuars considèrent que l’activité des femmes dans les jardins (désherbage, bouturage, plantation) est un « travail », une activité dure, fatigante ; que l’activité des hommes qui abattent à la hache un morceau de forêt pour établir un jardin est aussi un « travail ». En revanche, la chasse et la cueillette ne sont pas du tout considérées comme un travail. La ponction et la prédation sont vues comme une distraction plutôt que comme un travail pénible » [11].
Il est risqué d’appliquer la notion de « travail » à des peuples qui ne l’ont jamais utilisé. Mais ici, en en resserrant le sens sur l’effort à produire et sa pénibilité pour réaliser une activité productive (le jardinage versus la cueillette ; l’abattage d’arbres versus la chasse), son usage est légitime.
J’avais moi-même exploré cette veine dans un article publié en 2017, allant jusqu’à imaginer quel pouvait être le « travail » d’Adam et Eve dans le jardin d’Eden (voir « Travailler, même au Paradis ») : « Cela devait être un travail horticole et arboricole, mais sans pénibilité : on peut imaginer que « cultiver le jardin » se résumait à semer des graines, sans l’épreuve du labour préalable, à favoriser leur levée puis leur développement, à les récolter sans précipitation, à alterner les activités pour rompre toute monotonie ; « en prendre soin » consistait peut-être à lui donner une belle apparence, à entretenir des allées, à cueillir les fruits que fournissaient les arbres… ».
J’avais aussi relevé que « les sources de la Bible font remonter au mieux à la fin du deuxième millénaire avant Jésus-Christ les premières traces du peuple juif. Or dans cette région du monde, la néolithisation était achevée depuis plusieurs millénaires ». J’en avais conclu que « ce peuple n’avait plus de connaissance du monde paléolithique qui l’avait précédé, et ne pouvait donc imaginer une humanité originelle cueilleuse, chasseuse et pêcheuse ». Mais si on fait l’hypothèse d’une transmission orale sur la longue durée des récits mythiques, alors peut-être que l’expulsion du jardin d’Eden du premier couple humain rend compte du passage de la cueillette à la culture : la perte d’un paradis, celui où la nature était spontanément et généreusement pourvoyeuse de vie.
[1] Ohallo II est un site majeur pour étudier l’alimentation végétale des hommes du Levantin au Paléolithique supérieur. Plusieurs milliers de graines de graminées sauvages ont été retrouvés autour de cette pierre qui servait de meule (source : Aux origines des plantes, s/dir Francis Hallé et Pierre Lieutaghi, Fayard, 2008)
[2] Source : Les graines de l’au-delà
[3] Source : Aux origines des plantes, opus déjà cité.
[4] Je me rappelle avoir fait ce constat lorsque je vivais au milieu d’une population d’agriculteurs Bandas en Centrafrique. J’y travaillais au développement de la culture attelée. Nous utilisions des bœufs Baoulés pour tirer les charrues. Une paire s’était enfuie en brousse et j’avais suivi les deux villageois partis à leur recherche. A un moment donné, leurs traces se sont croisées et mélangées avec celles d’un troupeau de zébus Mbororos. Les deux pisteurs se sont mis à tourner autour de ce lieu largement piétiné, scrutant le sol. Je les imitais sans être capable de distinguer quoi que ce soit. Tout d’un coup, je les entends me héler. Je lève la tête. Ils avaient retrouvé les traces de leurs bêtes et deux heures plus tard leurs animaux eux-mêmes… J’ai mesuré ce jour là (et en bien d’autres occasions) nos différences de compétence et d’adaptation à leur milieu naturel.
[5] Marie-Claire Cauvin, « Les faucilles préhistoriques du Proche-Orient – Données morphologiques et fonctionnelles », Paléorient, vol 9 n°1
[6] Mordechai E. Kislev, Ehud Weiss et Anat hartmann, « Impetus for sowing and the beginning of agriculture. Ground collecting of wild cereals », PNAS, 2 mars 2004, vol. 101, n°9
[7] Jacques Cauvin, Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au néolithique, CNRS Editions, Paris, 1994
[8] Ibidem, p 97 – 101
[9] La « nouvelle pierre » (sens étymologique du mot néolithique) de cet âge, c’est la pierre polie
[10] Marshall Sahlins, « La première société d’abondance », Les temps modernes 268, 1968, p 641 – 680
[11] Philippe Descola, Avec les chasseurs cueilleurs, Petite conférence, Bayard, 2023, p 79








