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Travail, emploi et performance en Inde
Quelques réflexions nées d’un voyage d’étude (2004)
En rangeant des documents entassés dans des classeurs que je n’avais plus ouverts depuis des années, je suis tombé sur cet article. Je ne me rappelais même plus l’avoir écrit.
Je l’avais rédigé à la suite d’un voyage d’étude en Inde [1] effectué en 2004. Les réalités indiennes ont depuis changé, mais en le relisant, je me suis dit que si, à l’époque, j’avais ouvert un bloc-notes sur le travail, il y aurait trouvé sa place. Alors le voici, avec 20 ans de retard !
Il serait imprudent, à partir d’un voyage organisé de quelques jours dans le sous continent indien, fut-il maillé de visites et de conférences, de se lancer dans une dissertation sur le travail, l’emploi et la performance en Inde. C’est pourtant le titre de cette note, aussitôt modéré par son sous-titre. Il s’agira ici, en fait, plus modestement de mettre en relation des choses vues ou entendues dans un ailleurs inimaginable tant qu’on n’y est pas allé, et qui peuvent faire écho à des préoccupations françaises, en les décentrant.
Travail et conditions de travail
Le travail est partout en Inde, pas besoin de le mettre en scène. Il nous suffisait de regarder :
- les employés du grand hôtel dans lequel nous logions, notre guide, nos traductrices, des chauffeurs de car ou de taxi (un métier dangereux),
- des dizaines, des centaines de petits métiers dans les rues : conducteur de rickshaw (un genre de triporteur), réparateur de bobines, petit commerçant, cireur de chaussures (seuls les occidentaux porteurs de baskets peuvent semble-t-il leur échapper), etc.
- des cadres dans des sociétés de haute technologie, travaillant dans des espaces modernisés que Jacques Tati se serait plu à filmer,
En même temps que ces activités se dévoilaient une partie de leurs conditions d’exercice. Ce n’est pas la même chose — mais pas forcément mieux sous certains aspects — de faire les chambres d’un hôtel climatisé ou de tirer avec son rickshaw deux touristes solidement bâtis, alors qu’il fait 45° à l’ombre et que, de toute façon, il faut rouler sous le soleil.
Plusieurs conférenciers distinguaient dans leurs interventions un secteur organisé et quantitativement marginal (8% du marché du travail) d’un secteur informel, largement majoritaire. Appartiendrait au secteur organisé essentiellement les grandes entreprises des industries traditionnelles, le secteur public et la fonction publique qui sont assujettis au droit du travail, assurent une certaine sécurité d’emploi et dans lequel le syndicalisme est fortement implanté ; l’agriculture (70 % des emplois du pays), les petites entreprises, les entreprises des nouvelles industries (informatique, télécommunication, etc.) relèvent du secteur informel.
Il ne faudrait toutefois pas tirer de cette typologie l’idée que ceux qui travaillent dans le secteur organisé ont nécessairement les meilleures conditions de travail. C’est ainsi que nos visites dans des firmes multinationales de hautes technologies nous ont fourni des exemples de bonnes conditions apparentes de travail, sans que ces entreprises n’appartiennent pour autant au secteur dit organisé (voir l’encadré sur Delmia à la fin de cette note).
L’impression qui domine est celle d’un monde du travail fragmenté, dans lequel la notion de moyenne n’a pas de sens. Une chose peut être dite, mais son contraire peut aussi exister, juste à côté. Un de nos interlocuteurs pour illustrer ce phénomène surprenant nous faisait observer que dans une rue de Dehli, peuvent rouler côte à côte une Mercédés, un car, une charrette tirée par un âne, un cycliste et des piétons…
Que devient la notion d’emploi ?
La notion d’emploi renvoie en France à l’idée d’une relation structurée, inscrite dans la durée, balisée par la loi et le contrat. En Inde, pour le secteur informel, il serait plus pertinent de parler d’exercice individuel ou collectif d’une activité économique. Pour illustrer cette notion, on peut prendre l’exemple d’un petit métier des rues de Dehli, conducteur de rickshaw. Il s’exerce apparemment de manière indépendante. Il s’agit d’être là au moment où un client se présente et d’assurer le transport qu’il demande. L’activité est irrégulière et aléatoire. Dès lors, il vaut mieux parler de taux d’activité que d’emploi à temps partiel par exemple, et mettre ce taux en regard de la rémunération obtenue, assortie d’une question : permet-elle de vivre [2] ? On peut formuler l’hypothèse que, dans ce cas, la (sur)vie passe par des formes d’entraide familiale ou sociale (dans le cadre de la caste ?) qui permettent d’assurer une régularité de revenu que l’activité individuelle ne saurait garantir. Il faut s’organiser collectivement à la fois pour la collecte des ressources et pour leur redistribution.
La notion d’emploi devrait donc être réservée à l’économie organisée ou aux nouveaux secteurs à forte valeur ajoutée. Dans la première, le droit du travail et l’exercice syndical offrent aux salariés des garanties dans les conditions d’emploi. Dans les autres, les entreprises cherchent à développer leur attractivité sociale pour recruter et conserver les personnels les plus qualifiés. Elles proposent spontanément des avantages et une sécurité à leurs employés, même si elles n’y sont pas tenues par la loi.
Nous n’avons pas eu de vue directe des conditions d’exercice de l’activité économique principale du pays, l’agriculture.
Conditions de travail et conditions économiques, un lien visible ?
Nous avons eu une illustration de ce lien sous différents angles :
Quand l’activité est précaire, instable, irrégulière et qu’elle ne génère pas de richesse suffisante, des mauvaises conditions de travail semblent acceptées comme une fatalité associée à la misère. Il s’agit alors d’abord de survivre.
C’est un peu le même mécanisme qui pourrait jouer dans le cas du travail des enfants. Dans certains États comme l’Uttar Pradesh, qui est aussi un des plus pauvres, il est fréquent [3] et semble bénéficier d’une acceptation sociale et culturelle. Les employeurs sont souvent les parents eux-mêmes. Aussi, les programmes de lutte contre le travail des enfants n’agissent pas tant sur la culpabilisation des parents que sur la démonstration de l’intérêt pour leur avenir d’aller à l’école. Le développement économique reste toutefois la véritable clé d’une action efficace dans ce domaine.
Toutefois, un jeune que nous avons rencontré à Bengalore nous a indiqué qu’il avait effectivement travaillé alors qu’il avait moins de dix ans, mais que son plus mauvais souvenir n’était pas tant d’avoir travaillé enfant, que d’avoir été battu au travail. Le travail n’est pas qu’un acte technique, mais aussi une activité sociale, qui, toutes choses étant égales par ailleurs, peut venir aggraver ou alléger les conditions techniques d’exercice de l’activité.
Quand l’activité est créatrice de richesse (secteur des hautes technologies par exemple), les conditions de travail ou d’emploi peuvent faire l’objet d’une grande attention dirigeante, non pour des motifs de droit, mais comme facteur de gestion des ressources humaines afin de motiver et retenir une main d’œuvre qualifiée ou rare.
Des représentations spécifiquement indiennes du travail ?
L’organisation en caste de la société indienne apparaît dans ses premiers textes sacrés, les Védas. Elle consistait initialement à classer la population en quatre groupes sociaux : les Brahmanes (prêtres), les Kshatryas (rois et guerriers), les Vaisya (agriculteurs, éleveurs, commerçants) et les Sudra chargés de servir les trois premiers en effectuant à leur place les travaux nécessaires mais sales ou impurs. La hiérarchisation des castes entre elles s’est faite selon le critère de propreté ou de pureté du travail (ou du métier) auxquels leurs membres devaient se consacrer. La caste la plus haute, en charge de la spiritualité pourrait-on dire, était celle des brahmanes, la plus basse, celle des Sudras, les intouchables étant ceux qui s’occupaient des tâches considérées comme les plus viles.
Aujourd’hui, cette organisation sociale est devenue beaucoup plus complexe. Elle subsiste néanmoins, en dépit de l’inscription dans la constitution indienne d’un droit à l’égalité, et d’une pratique de discrimination positive mise en place après l’indépendance, consistant par exemple à réserver des emplois dans l’administration aux groupes sociaux les plus dévalorisés (intouchables, tribus…).
Les nouvelles activités ne peuvent évidemment pas avoir de place assignée par la tradition indienne dans cette organisation hiérarchique. Mais on peut formuler l’hypothèse que les critères de valorisation des castes, si ces dernières structurent encore la société indienne ou son imaginaire, peuvent leur être appliqués. Dans ce cas, l’informatique par exemple, par son caractère immatériel, appartiendrait à la catégorie des métiers nobles, et la conduite de rickshaw (au service des autres, de ce qu’ils ne veulent pas faire) à ceux qui ne le sont pas.
Dans ce même registre, les recherches de Gérard Heuze (CNRS) sur le travail en Inde, l’ont conduit à mettre en relief certaines représentations associées à l’emploi chez les indiens :
L’Inde à la fin du XIX° siècle et au début du XX° a connu de grandes catastrophes sociales. Ainsi en 1910, un tiers de la population est morte de la peste et de la famine. De cette époque serait née l’idée d’emploi comme un « rempli-ventre » : « Dans l’inconscient populaire, c’est dangereux d’avoir un travail instable » [4]. On peut transiger sur le niveau de rémunération, mais pas sur la stabilité. De ce fait, les indiens privilégient les emplois qui s’héritent, qui peuvent se transmettre aux enfants. Enfin, la question de propreté du travail reste importante, d’où une grande valorisation des cols blancs, et les sacrifices consentis par les familles pour permettre à leurs enfants de mener à bien des études universitaires.
On peut également ajouter à cette réflexion sur des représentations spécifiquement indiennes l’éloge du sacrifice humain au nom d’un intérêt collectif supérieur que l’on trouve par exemple dans le Mahâbhârata « Un simple individu doit être abandonné dans l’intérêt d’une lignée, de même une lignée dans l’intérêt d’un village, un village dans l’intérêt d’une contrée et la terre elle-même dans l’intérêt de l’atman [5] ».
Le travail indien, concurrent du travail français ?
Le discours porté par nos interlocuteurs français ou indiens lors de ce voyage pouvait être optimiste, convaincu (ou faisant semblant de l’être ?) de la poursuite dans l’avenir et sur la longue durée des taux de croissance actuels (6 à 8 % par an) ou bien inquiet : comment créer 10 millions d’emploi par an ?
La prudence conseille de se tenir à l’écart de ce débat sur le futur pour essayer de voir ce qui aujourd’hui fait l’attractivité du travail indien. Notre interlocuteur de Delmia mettait par exemple en avant les critères suivants de la compétitivité indienne dans le secteur informatique :
- La maîtrise de l’anglais
- La qualité des ressources humaines, synthétisée dans l’acronyme « ASK »
- A pour Attitude, un comportement positif des employés (culture indienne du respect de la hiérarchie ?)
- S pour Skill, les compétences comme par exemple la bonne maîtrise du raisonnement logique et mathématique
- K pour Knowledge, les connaissances requises pour le travail
- Le coût très bas de la main d’œuvre
Mais à ces critères positifs, notre voyage peut conduire à apporter au moins quelques éléments de modération.
Les infrastructures indiennes sont souvent défaillantes : problème d’énergie, de transport, d’eau, etc. Le développement informatique logiciel, du fait de son caractère immatériel sur certains tronçons échappe en partie à ces défaillances. Mais pour nombre d’autres activités, elles sont un facteur déstructurant ou un goulot d’étranglement.
Du fait de l’accroissement de la productivité et de la concurrence, les industries traditionnelles qui relèvent souvent du secteur organisé sont moins porteuses d’emploi qu’auparavant.
La haute technologie est un incontestable pôle du développement indien. Mais, comme en Occident, c’est un secteur faiblement créateur d’emploi qui ne compense pas les pertes subies dans les industries traditionnelles. Il ne semble pas tirer le développement économique global. En outre, les emplois qu’il crée sont de haut niveau de qualification, et ne répondent pas au besoin énorme d’emploi peu qualifié nécessaire à la grande majorité de la population indienne dont le taux d’analphabétisme serait de 30 % [6].
La concurrence peut donc être directe avec des emplois français, mais pas sur tous les fronts. L’économie indienne n’est pas globalement conquérante ; elle a aussi et peut-être d’abord à faire face à de très importants problèmes d’insuffisante accumulation du capital, de sous-développement et d’inégalité sociale et territoriale.
Delmia
C’est une filiale de Dassault Systeme qui a des bureaux dans 19 pays. Elle est spécialisée dans l’élaboration de progiciels de simulation du cycle de vie des produits (PLM, Product Life Management), ce qui permet de réduire les coûts et délais de conception de ces produits, que ceux-ci soient des avions, des automobiles, des usines, etc. Delmia est leader mondial sur ce marché.
Le bureau de Bengalore emploie 150 personnes. Sa réussite tient à sa capacité d’innovation. C’est donc une société attractive pour « les meilleurs ingénieurs » (les textes entre guillemets sont des citations de son dirigeant). Mais « quand on a les meilleurs, c’est aussi un défi de les retenir ». C’est la raison pour laquelle son directeur attache une grande importance aux conditions de travail et d’emploi dans son entreprise, ce qui va peut-être de pair avec un management qui dépasse les relations professionnelles : « Mes employés sont une extension de ma famille. Je dis toujours que j’ai 150 gendres ».
Lors de la visite et des échanges avec le directeur, certains aspects des conditions de travail et d’emploi ont été mis en relief :
- L’ensemble du personnel a le statut cadre ; il n’existe pas de syndicat ;
- Les espaces de travail sont semi paysagers. ils regroupent les équipes de travail (25 équipes de 2 à 15 salariés, selon les projets) ;
- Un programme est mis en place qui fait accéder les salariés au terme de 5 années d’ancienneté à un « club privilège ». Cela leur permet de faire prendre en charge par l’entreprise un voyage familial et un certain nombre d’achats ;
- Il n’existe pas de sécurité sociale, mais une assurance santé est proposée aux employés pour couvrir leur famille, incluant les parents. En Inde, ces derniers vivent avec leurs enfants, ce qui rend socialement attractif ce dispositif ;
- Lors du déplacement récent de l’entreprise, tous les frais de déménagement des employés ont été pris en charge par la société ;
- L’entreprise propose une cantine et une salle de musculation. Les employés ont une liberté dans leur prise de pauses.
Lors de cette visite, notre seule source d’information aura été son dirigeant, par ailleurs très sympathique et disponible. Nous n’avons pas eu d’entretien avec des salariés.
Rilly-la-montagne, 11/07/2004
Si vous êtes arrivés jusqu’ici, à titre d’agrément visuel, vous pouvez feuilleter un carnet de photos que j’avais également réalisé à l’époque et qui aurait pu s’intituler Un voyage éclair en Inde pour beaucoup de questions… en cliquant sur le lien ci-dessous.
Ceux que ce fascinant pays intéresse peuvent aussi consulter dans ce même bloc-notes deux autres articles : Le travail de l’eau dans le désert du Thar (Rajasthan) et Amour, jeu, vol… et travail dans la peinture indienne . Je leur conseille également deux magnifiques romans sur l’Inde : L’équilibre du monde de Rohinton Mistry, une fresque sociale de l’Inde des années 1970, et Un bonheur en lambeaux de Nirmal Verma, le texte poétique d’une grande figure de la littérature indienne du XX° siècle.
[1] J’étais à l’époque directeur de l’Association pour l’amélioration des conditions de travail de Champagne-Ardenne. A ce titre, j’avais fait partie d’une session nationale tripartite organisée et financée par le Ministère du travail. Ces sessions nationales ont lieu chaque année depuis 1986. Elles ont pour objectif de favoriser le dialogue social en France en permettant à ses acteurs, en dehors de toute négociation, d’échanger et confronter leurs points de vue sur l’avenir du travail et de l’emploi.
Comme chaque année, nous étions trente à en bénéficier : dix représentants des organisations syndicales, dix des employeurs et dix de l’État. Cette session s’est déroulée sur cinq semaines, et comportaient deux voyages d’étude (en Angleterre et en Inde).
[2] En Inde, le niveau de survie serait de 2 euros par jour ; il ne permet toutefois pas de se loger.
[3] Les statistiques indiennes sont toujours sujettes à caution. Ainsi, il y aurait officiellement 12 millions d’enfants qui travaillent en Inde, alors que les ONG parlent de 64 millions. En fait, cela tient aussi à la définition qu’on veut bien donner au travail des enfants. Par exemple, est-on enfant jusqu’à 10, 12 ou 14 ans ? Les ONG considèrent que l’on doit prendre en compte tous les enfants qui devraient être à l’école et qui n’y sont pas. Mais il y a aussi des enfants qui peuvent travailler après l’école.
[4] Visioconférence avec Gérard Heuze, le 23 avril 2004. A publié Travail et travailleurs en Inde (cahiers du LERESCO, 1987)
[5] Atman : soi-même. Pronom personnel de la 3° personne. La partie immortelle de soi, quand elle est identifiée au brahman (caste supérieure) ou au Purusha (l’homme par excellence qui s’applique aux trois divinités majeures de l’hindouisme : Vishnu, Shiva et Brahma). Source : Le Mahâbhârata, traduction de Jean-Michel Péterfalvi et commentaires de Madeleine Biardeau. GF-Flammarion
[6] Il serait descendu de 50 % en 1991 à 30 % en 2004. Source : Ambassade d’Inde en France.