Brexit : une décision mère en attente de filles

Voilà, c’est fait. Le Royaume Uni a quitté l’Union européenne. Une triste nouvelle pour le continent et pour son île occidentale, mais aussi une occasion de s’interroger sur le sens et les implications du référendum dans les démocraties.

Le monde des hommes devient de plus en plus fragile : les inégalités sociales s’accroissent, les perturbations humaines des équilibres écologiques planétaires aussi, mais le capitalisme reste notre maître universel sans perspective ni ambition autre que des ajustements de maintien. Dans ce contexte, les peuples ne savent pas à quel saint se vouer. Ils sont tentés par la radicalité qu’elle soit religieuse, nationaliste, autoritaire…

Dans les démocraties profondes, c’est donc l’heure des expériences. Mais si lors d’élections peuvent ainsi se former de nouvelles majorités, on sait – sauf changement des règles du jeu – que cela n’aura qu’un temps si les réponses apportées ne sont pas à la hauteur des défis du siècle. En 2016, le référendum organisé par David Cameron, alors Premier ministre britannique, était d’une autre nature. Il était parfaitement légitime d’un point de vue démocratique puisque la question posée avait une valeur constitutionnelle : « Le Royaume-Uni doit-il rester membre de l'Union européenne ou quitter l'Union européenne ? ». Il laissait au peuple le choix du périmètre de sa communauté politique. C’était une question lourde qui a coupé en deux ou trois le pays : les quitteurs (37 %), les resteurs (35 %) et les abstentionnistes (28 %) [1].

Si la question posée était simple, le sujet en revanche était complexe et protéiforme. Le résultat du référendum ne pouvait donc être qu’une décision mère, c'est-à-dire une décision qui contraint à prendre une multitude de décisions filles et dont nul ne peut donc savoir, même à moyen terme, si elle aura été bonne pour le pays qui l’a prise. Seule l’histoire, dans cinquante ans peut-être, pourra en juger. Tout dépendra d’ailleurs non pas tant de cette décision initiale que des enfantements successifs qu’elle va occasionner. Quel sera le nouveau projet politique britannique en tant qu’acteur désormais indépendant et puissance moyenne ? Si la conversion du résultat référendaire sous forme d’un accord de divorce avec l’Union européenne a pris trois ans et demi, cela donne une idée du temps qu’il faudra pour former un projet britannique qui fédère ses nations et ses citoyens : quels accords commerciaux bien sûr, mais aussi quelle réponse aux inégalités sociales, aux défis technologiques, à la montée en puissance de l’économie chinoise et au repli étasunien, aux instabilités politiques mondiales, à la transition écologique ? Avec qui et comment ?

Si le départ de l’Union européenne n’a pas été une fête pour les Britanniques, c’est qu’ils n’ont pas remporté de victoire contre un ennemi, ni même un adversaire, mais seulement contre eux-mêmes : ils ont réussi à convertir un résultat électoral en un acte politique de séparation. Il leur reste un long chemin à tracer devant eux, pour lequel il faut leur souhaiter qu’ils le fassent dans l’union et non pas la division.

Un tel saut dans l’inconnu pourrait doucher pour quelques temps les velléités d’usage du référendum. Pourtant, celui-ci fait incontestablement parti de l’arsenal démocratique dès lors qu’il permet une expression authentique de la volonté générale. Mais dans le cas d’espèce, la permettait-il ? La question posée était à la fois simple et inégale dans ses termes. Elle consistait à décider, soit de poursuivre dans le cadre d’une alliance connue, soit d’engager le pays sur une nouvelle voie, sans que celle-ci ne puisse à ce stade être définie. C’était donc un pari sur l’avenir. Une majorité sans projet politique fédérateur embarque maintenant une minorité unioniste. Tout le défi de Boris Johnson sera dans les cinq ans qui viennent de parvenir à rassembler autour d’un projet politique, y compris ceux auxquels il s’est d’abord opposé. Les tremblements du monde d'aujourd'hui et les fractures au sein des peuples que ceux-ci génèrent ne lui faciliteront pas l’exercice.

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Passer, dans un référendum, de deux à trois réponses possibles ?

Le Royaume Uni a respecté sa règle du jeu démocratique en menant à terme le Brexit. Mais il le fait au prix de la division de son peuple. Sur la base de cet exemple historique, comment pourrait-on conférer une meilleure authenticité populaire à un référendum sur une question constitutionnelle ? L’idée qui me vient serait de donner une valeur strictement équivalente aux votes « pour », « contre » ou « blanc ». Le résultat se répartirait donc en trois et non plus en deux. Une majorité ne serait acquise que si elle obtient la majorité des votes exprimés. Ceux qui voteraient « blanc » seraient ainsi assurés de la valeur et de l’utilité de leur vote et pourraient ainsi signifier leur perplexité face à la question posée. Cela changerait probablement les campagnes électorales et la qualité du débat public car les adversaires ne pourraient pas se contenter de s’envoyer des arguments assassins ; ils devraient aussi convaincre ceux qui hésitent. En outre, la majorité qui l’emporterait serait alors beaucoup plus significative. Elle aurait donc une plus grande capacité à embarquer le peuple dans un nouveau projet, même s’il est audacieux.

Cette idée m’est venue alors que ce dispositif a peut-être déjà été mis en place dans une démocratie, à un niveau local par exemple. Si c’est le cas et qu’un lecteur en a connaissance, qu’il n’hésite pas à me le faire savoir. Dans le champ des modalités de l’expression politique démocratique, je suis convaincu que l’expérimentation est la véritable voie de la sagesse... et qu’il n’existe aucun dispositif parfait.

 



[1] Ce référendum est le deuxième organisé par le Royaume Uni sur la question du maintien dans l’Union européenne. Le premier avait eu lieu en 1975, deux ans après son entrée dans l’Union. Le oui l’avait alors emporté avec 67 % des voix. L’abstention avait été plus forte (35 %).


Peindre le travail et la reconstruction. Les Constructeurs de Fernand Léger

Dans mon bloc-notes, je publie fréquemment des analyses d’œuvres picturales vues sous le prisme du travail. Avec son aimable autorisation et celle de l'Anact, ce mois-ci, je publie celle qu’a produite Michel Parlier [1] dans le numéro 9 de La revue des conditions de travail (septembre 2019). J’avais moi-même utilisé cette œuvre, au côté d’autres, dans Le travail contre nature pour montrer les multiples facettes sous lesquelles le travail peut être regardé, compris, exprimé. Mais l’analyse de Michel est beaucoup plus fouillée que la mienne à l’époque !

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2020, une année sans faute ?

20 sur 20, c’est la meilleure note qu’on puisse obtenir. On peut donc toujours espérer, avant qu’elle n’ait commencé, que ce soit le score de cette nouvelle année. Mais comme il n’est pas sûr qu’elle soit parfaite, je souhaite à tous mes lecteurs, occasionnels ou réguliers, qu’ils y trouvent quoi qu'il leur arrive quelques niches de sérénité, de bonheur et de chaleur humaine.

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Le travail pénitentiaire

 

Fleury Merogis (9)
Fleury-Mérogis, le plus grand établissement pénitentiaire d’Europe

Grâce à Christine, une collègue de DireLeTravail, et avec elle, j’ai pu rencontrer des prévenus de Fleury-Merogis pour les faire parler du travail qu’ils réalisent au sein de la prison. Ce qui m’a le plus surpris alors, ce n’est pas tant ce qu’ils en ont dit – les travaux qu’ils y font sont classiques et ont largement leur équivalent en dehors de la prison – que les valeurs qu’ils lui accordaient. Leur témoignage dévoilait, par contraste avec ce qu’expriment couramment les travailleurs libres, combien leurs conditions particulières de vie et les modifications que l’activité de travail y introduit déterminaient leurs représentations… et leur attrait pour la chose.

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Le travail est une fiction – Illustration par l’art soviétique

Dès qu’on le précède de l’article défini, travail devient une idée qui se prête à toutes les plasticités car c’est une idée océanique. Pour lui donner un contenu, chacun peut y glisser son expérience personnelle de la chose, les témoignages de proches, les ouï dire, ses valeurs, ses fantasmes, ses convictions, ses peurs, ses espoirs… Dés qu’on la met en commun, il n’existe aucun travail qui lui ressemble.

Bien que nominaliste, je ne souhaite pas ici réactualiser la querelle des universaux [1] qui a passionné les philosophes du moyen âge. Je voudrais plus simplement montrer comment le travail peut devenir une pure idée politique, en m’appuyant sur la manière dont les artistes ont pu en faire l’éloge dans le pays qui voulait être sa patrie. Je m’appuierai pour cela sur « Rouge », la magnifique exposition organisée par le Grand Palais [2] sur l’art soviétique qui a prévalu de la révolution d’Octobre (1917) jusqu'à la mort de Staline (1953).

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C’est l’agroécologie qui va nous sauver !

« Mais aux lieux du péril croît aussi ce qui sauve » - Friedrich Hölderlin

Dans le monde incertain qui est le nôtre, sous un ciel où s’agglutinent de sombres nuages, commençons par délivrer une bonne nouvelle : on sait aujourd'hui parfaitement quelle agriculture, demain, nourrira les hommes, même si on ne sait rien des péripéties de son avènement. A ce sujet, le doute n’est guère possible tant les arguments scientifiques, techniques et philosophiques convergent pour le dire. Dans 30 ou 50 ans, l’agriculture industrielle, dominante aujourd'hui, apparaîtra pour ce qu’elle aura été : un épisode historique éphémère devenu une impasse pour l’humanité.

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Le travail contre nature : derniers exemplaires en stock

Le travail contre nature n'est plus en vente en librairie ou sur internet. Aussi, ai-je racheté quelques exemplaires à mon éditeur que je propose à 10 €, frais d’envoi inclus (au lieu de 21.90 € prix public).

Si cela vous intéresse, il suffit de me fournir votre adresse postale en cliquant ici. Je vous donnerai en retour les coordonnées de mon compte Paypal ou l’adresse à laquelle m’envoyer votre chèque. Dès réception de votre paiement, je vous posterai l’ouvrage.

Vous pouvez aussi l'acquérir pour votre liseuse sous le format epub, au prix de 2 €, en suivant le même processus.

Pour faire connaissance avec le contenu de ce livre, il suffit de cliquer sur l’onglet « Publication » de ce blogue.


L’homme à la croisée des chemins, Diego Rivera, 1934

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L’homme contrôleur de l’univers ou l’homme à la croisée des chemins, Diego Rivera

Diego Rivera a réalisé cette fresque sur un mur intérieur du Palais des Beaux-arts de Mexico. D'un point de vue esthétique, bien que s’y manifeste son art de la composition, du dessin et d'équilibre des couleurs, ce n’est pas sa plus grande réussite ; elle est trop symbolique et lourde d’intention pour cela. Mais elle est intéressante car elle plaçait l’homme du XX° siècle devant une double interrogation qui reste la nôtre : jusqu'où ira l’homme dans sa maîtrise de la nature ? Avec quel système socio-économique ?, mais les alternatives et les réponses disponibles pour l'homme du XXI° ont bien changé.

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Comment intégrer la diversité sociale et l’idiosyncrasie dans les débats ?

Retour sur une observation participative du Grand Débat National

Ce Grand Débat a été lancé par le Président de la République au début de cette année, en réponse aux manifestations récurrentes des Gilets Jaunes. En janvier, l’Association Nationale des Médiateurs dont je suis membre a proposé bénévolement ses services à la Mission nationale chargée de son organisation, pour animer des débats. Mettant de côté mes réserves sur ce dispositif descendant, je me suis porté volontaire et j’ai ainsi participé, comme facilitateur, à deux de ces manifestations : celle organisée par la mairie de Reims qui a rassemblé environ 400 citadins et une Conférence régionale qui s’est tenu à Orléans avec 70 citoyens de la région Centre, tirés au sort.

Cette expérience m’a inspiré quelques réflexions sur les obstacles, langagiers et comportementaux, à la participation au débat. Je les présente dans ce bloc-notes car ce sont aussi des freins à un dialogue authentique dans les espaces de travail. Bien que peu évoqués par ceux qui font profession d’animer ces débats, ils sont pourtant facilement constatables.

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Le travail de l’eau dans le désert du Thar (Rajasthan)

Pas de vie sans eau. Pas de milieu qui ne lui soit plus hostile que le désert. Et pourtant, il est certains d’entre eux dans lesquels les hommes ont su, par d’ingénieux et patients systèmes de collecte des eaux de pluie, développer une agriculture capable de les nourrir. Ce fut le cas des Nabatéens à l’époque romaine dans le Néguev ou à Pétra et des Râjasthânis encore aujourd'hui.

Lors de mon voyage en Inde à l’automne dernier, j’ai passé quelques jours à Jaisalmer, la capitale du désert du Thar. J’avais en main les notes d’un très beau livre d'Anupam Mishra [1] que j’avais lu quelques années auparavant. Elles m’ont servi de guide pour chercher puis trouver quelques uns des dispositifs techniques traditionnels qu’il décrit dans son ouvrage et qui ont permis pendant des milliers d’années d’assurer l’autosuffisance alimentaire de ses habitants.

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