Le travail de l’eau dans le désert du Thar (Rajasthan)

Pas de vie sans eau. Pas de milieu qui ne lui soit plus hostile que le désert. Et pourtant, il est certains d’entre eux dans lesquels les hommes ont su, par d’ingénieux et patients systèmes de collecte des eaux de pluie, développer une agriculture capable de les nourrir. Ce fut le cas des Nabatéens à l’époque romaine dans le Néguev ou à Pétra et des Râjasthânis encore aujourd'hui.

Lors de mon voyage en Inde à l’automne dernier, j’ai passé quelques jours à Jaisalmer, la capitale du désert du Thar. J’avais en main les notes d’un très beau livre d'Anupam Mishra [1] que j’avais lu quelques années auparavant. Elles m’ont servi de guide pour chercher puis trouver quelques uns des dispositifs techniques traditionnels qu’il décrit dans son ouvrage et qui ont permis pendant des milliers d’années d’assurer l’autosuffisance alimentaire de ses habitants.

Loin de moi, en consacrant un article sur un système traditionnel de collecte d’eau, l’idée de promouvoir ces systèmes. Nous ne sortirons pas de l’impasse écologique dans laquelle nous sommes par un retour en arrière, mais au contraire en nous appuyant sur les techniques les plus actuelles et en continuant d’innover. La technique n’est pas un égarement de notre humanité, mais un de ses attributs spécifiques. C’est une incarnation de notre intelligence collective, transmise et amplifiée de génération en génération. Elle ne saurait devenir un problème que dans l’usage qu’on en fait. Bien orientée, elle devient une aide pour résoudre certains de nos maux.

Néanmoins, il est des vertus des dispositifs sociotechniques du passé qui peuvent aujourd'hui encore être sources d’inspiration : ils ont été conçus pour s’inscrire dans la plus longue durée possible ; ils ont été fabriqués sans dépendre de ressources matérielles extérieures au territoire ; leur construction et leur maintenance est assurée collectivement par la communauté locale qui en bénéficie. La gestion traditionnelle de l’eau au Rajasthan illustre parfaitement ces trois vertus.

Retenir chaque goutte d’eau qui tombe sur le sol…

Le Thar est une terre aride sur laquelle 90 % de l’eau qu’elle reçoit [2] ne tombe que pendant certains jours des mois de mousson, sous une température de plomb. Naturellement, cette eau ne fait que passer – torrentiellement –, et ne saurait donc satisfaire les besoins quotidiens et annuels de la vie animale ou humaine. Mais une longue et riche tradition a produit sur cette terre des centaines de bassins ou de réservoirs, des milliers de puits étroits et de lacs qui ont permis à une nombreuse population indienne d’y prospérer. Cette tradition locale est aujourd'hui en voie de disparition car de grands travaux d’infrastructures apportent désormais l’eau courante dans ses villes et beaucoup de ses villages en la faisant venir d’ailleurs.

Il subsiste néanmoins de nombreuses traces de ces réalisations, dont certaines sont toujours en fonctionnement. C’est ce que j’ai pu voir à Jaisalmer et dans certains des villages qui l’environnent. En voici un rapide tour d’horizon.

Les réservoirs

L’eau peut être recueillie en organisant une légère inclinaison des bâtis (toits ou terrasses devant les maisons) et l’écoulement des eaux de pluie vers une citerne (tânkâ en hindi). C’est ce système qui est encore visible, pour peu que l’on y soit attentif, lorsque l’on visite le palais du maharaja dans la citadelle de Jaisalmer. L’eau de pluie tombant sur le sol est conduit par des réceptacles-entonnoirs et des goulottes d’étage en étage jusqu’à la citerne placée sous le Palais.

Jaisalmer La citadelle receptacle
Réceptacle-entonnoir d’évacuation de l’eau de pluie, citadelle de Jaisalmer. Rajasthan

 

Jaisalmer La citadelle goulotte d'évacuation
Goulotte d’évacuation de l’eau de pluie, citadelle de Jaisalmer. Rajasthan

Pour que l’eau ainsi recueillie soit la moins souillée possible, aux premiers signes de pluie les surfaces de collecte étaient soigneusement nettoyées.

Aujourd'hui, pour favoriser le développement du tourisme, l’eau courante a été installée dans la citadelle. Mais c’est un système qui la ronge car les égouts pour recueillir les abondantes eaux usées sont insuffisants. Celles-ci, fautes d’évacuation, pénètrent dans les fondations de grès et les désagrège. C’est ainsi qu’en 1993, les deux tiers de la forteresse se sont effondrés et que des rénovations sont toujours en cours sans que le problème soit corrigé à la source.

A contrario, le système traditionnel de recueil [3] conduisait à un usage raisonné de l’eau qui n’avait jamais mis en péril l’édifice.

Les lacs

Un dispositif traditionnel analogue a également été mis au point pour collecter l’eau, mais sur de très grandes surfaces non bâties (âgor en hindi) et la conduire le long de pentes et murets vers un point bas où elle forme un lac. Celui de Gharsîvar à Jaisalmer s’étend sur 200 km2. Son âgor, finalisé en 1335 par le maharaja de Jaisalmer, est si vaste que son trop plein se déverse dans neuf lacs successifs, sur une longueur de 6 kilomètres. Pour toute la ville, c’est d’ici que part l’eau. Le lac est entouré sur sa première partie de temples, de gradins (ghats en hindi) et de pavillons.

Jaisalmer Lac de Gharsîvar
Lac de Gharsîvar à Jaisalmer. Rajasthan

C’est un lac artificiel permanent. Il devait être alimenté par le canal Indira Gandhi, mais le pipe-line s’étant rompu, ce sont toujours les eaux de pluie qui le remplisse, même si des constructions récentes ont détérioré le plan d’origine.

A Bada Bagh, un village situé à 6 kilomètres au nord de Jaisalmer, un lac a également été construit, juste en dessous de la nécropole des maharajas. C’est un lac temporaire qui était à sec quand je l’ai visité en novembre.

Bada Bagh Lac asséché
Lac de Bada Bagh, à sec en novembre. Rajasthan
Bada Bagh Barrage du lac temporaire
Lac temporaire de Bada Bagh. Vue sur le barrage. Rajasthan

Dans le désert du Thar, les rivières sont temporaires. Mais là où il est possible de retenir ces eaux éphémères, des digues sont construites qui forment des étangs (khadîn en hindi) et retiennent l’eau afin qu’elle pénètre profondément et lentement dans le sol. Celle-ci va donc peu à peu disparaître, mais des céréales pourront être cultivées sur la terre humidifiée.

Bada Bagh Barrage de retenue d’une rivière temporaire
Barrage de retenue d’une rivière temporaire. Bada Bagh. Rajasthan

Les puits

L’autre grand système d’approvisionnement en eau consiste à aller la chercher, grâce à des puits, dans les nappes phréatiques.

Un sourcier (sîrvî en hindi) localise l’eau souterraine, puis un kîniyan creuse le puits. Dans les zones les plus arides, ils peuvent atteindre 100 à 130 mètres de profondeur.

A côté ou au-dessus de ces puits sont édifiés des ouvrages qui vont permettre de remonter l’eau d’une grand hauteur : margelle, poulie, poteaux, bassins de vidange notamment. Les pierres sont jointes par des mortiers de chaux. Ceux-ci sont fabriqués à partir de la même pierre que le ciment. Mais alors qu’une fois durci, un mortier bien posé aura une durée de vie de 200 à 600 ans et ne laissera pas s’infiltrer l’eau, le ciment ne tiendra lui que 40 ans, 100 ans au maximum, et la laissera passer.

Dans les puits peu profonds et bien alimentés, une outre en cuir (sûndiyâ en hindi) va servir à puiser l’eau. Deux vaches et un bouvier qui les conduit (khâmhbî) vont assurer sa remontée ; l’outre va se vider d’elle-même dans un réservoir lorsqu'elle arrive au bord du puits. C’est ce manège que j’ai pu voir et filmer :

Aujourd'hui, on voit beaucoup de pompes motorisées chargées de remonter l’eau, mais aussi beaucoup qui sont en panne et ne sont pas réparées.

Bada Bagh Puits avec pompe motorisée pour remonter l’eau
Puits avec pompe motorisée pour remonter l’eau. Bada Bagh. Rajasthan

Dans certaines zones du désert, des nappes phréatiques sont saumâtres. Lorsqu’il existe une couche de gypse qui empêche l’eau de descendre jusqu’à elles, des puits appelés kuîns sont alors creusés. Ils vont recueillir l’eau de pluie par capillarité. Celle-ci suinte lentement du sable pour délivrer 40 à 60 litres par jour. Le puits est large de 4 à 5 coudées (2 mètres environ) à son sommet puis devient très étroit à sa base, afin d’avoir une hauteur d’eau suffisante pour la puiser. Le puisatier doit donc creuser dans des conditions difficiles et sous une forte chaleur. Pendant qu’il travaille, du sable est régulièrement jeté dans le puits afin de renouveler l’air qu’il respire.

Puisatier dans une kuîn Rajasthan
Puisatier creusant une kuîn. Illustration Anupam Mishra


… pour cultiver le désert

Si ces eaux peuvent servir à l’alimentation des hommes et des animaux, c’est évidemment à l’agriculture qu’elle est pour l’essentiel consacrée.

J’ai pu encore filmer quelques traces d’une agriculture traditionnelle à Bada Bagh. C’est un village proche de Jaisalmer qui porte bien son nom, « Grand Jardin » en rajasthani. Le manège de remontée d’eau du puits permettait d’approvisionner des canalisations en terre ou en pierre qui conduisait l’eau jusqu’à un jardin où un ouvrier la distribuait dans de petites parcelles.

Un peu plus loin deux hommes repiquaient de l’ail dans un de ces lopins de terre.

A un autre endroit, dans une zone plus vaste, une terre encore humide était labourée avec l’aide de deux bœufs attelés à une charrue.

Un savoir et des usages qui se perdent

Jusqu'au XIX° siècle, il n’y avait au Rajasthan ni propriété privée ni propriété collective, mais des biens communs exploités selon des règles communautaires : « L’organisation de (ce travail de l’eau), la société ne l’a confié ni à l’Etat Rajasthan, ni au gouvernement indien. Elle l’a remis au contrôle privé (…) en une sorte de droit coutumier. Ce sont les villageois eux-mêmes dans chaque foyer qui ont donné forme à cette structure, l’ont assumé et l’ont développé plus avant » [4].

Anupam Mishra dans son traité trouve des accents lyriques pour rendre compte de cette gestion traditionnelle de l’eau : « Nul ne sait quand (la société du Rajasthan) a élevé au rang de pratique systématique cette œuvre immense (…) qui aujourd'hui fond en une seule et même âme l’ensemble de la société toute entière. Forme assez immense pour s’imposer aux quelques 30 000 villages et 300 villes, à chaque kasba et se faire l’infini sans forme » [5]

Mais cette « fusion des âmes » dans un projet commun appartient pour l’essentiel au passé. Il a subi, à partir du XIX° siècle, les coups de butoir de la colonisation britannique qui a privatisé les biens et étatisé les projets d’infrastructure. Ce double mouvement a été confirmé et amplifié avec l’indépendance indienne au milieu du XX° siècle. La modernisation assurée par de grands projets (barrages, vallées fluviales, canal Indira Gandhi…) a écarté les habitants de la gestion de leur milieu naturel. En parallèle, toutes les institutions du territoire ont mis une croix sur cette histoire locale : « (Ce travail de l’eau), on peut en voir partout la marque concrète dans n’importe quel coin du Rajasthan, mais il brille par son absence dans les écoles et l’enseignement, les livres et les bibliothèques. Cette tradition (…) ne se conserve que dans la mémoire des gens du peuple » [6].

Finalement, la gestion modernisée de l’eau dans le désert du Thar a placé sous une dépendance multiforme la population locale. Elle l’a déresponsabilisé de cette gestion, en remettant à une organisation supérieure la mission de la penser et de l’assurer. Elle utilise des outils et dispositifs techniques qui ne sont plus conçus localement, qui supposent des investissements hors de portée des bourses villageoises et qui n’offrent pas les mêmes garanties d’efficacité et de qualité que les précédentes, plus modestes mais conçues pour durer.

Notre enjeu planétaire est aujourd'hui de développer une activité productive sobre, qui ne consomme pas plus que ce que la terre est capable de supporter. L’un des moyens de le relever, c’est de retrouver de l’autonomie locale dans la gestion des communs et que les sociétés locales administrent elle-même leur vie quotidienne. Les grands projets ne disparaîtraient pas, mais au lieu de déresponsabiliser les populations, ils viendraient en complément et en appui de leur action.

L’exemple de la gestion traditionnelle de l’eau au Rajasthan montre que c’est possible.

 

[1] Anupam Mishra, Traditions de l’eau dans le désert indien. Les gouttes de lumière du Rajasthan, traduit de l’hindi par Annie Montaut, L’harmattan, Paris, 2000

[2] Il tombe 160 mm d’eau par an à Jaisalmer, répartie sur une dizaine de jours. La température oscille entre 27 et 43° C juste avant la mousson qui s’étend de juillet à septembre.

[3] Le plus grand des réservoirs ainsi alimenté a été construit il y a 350 ans dans le fort de Jaigarh, près de Jaipur. Il peut contenir trente millions de litres d’eau !

[4] Anupam Mishra, Ibidem, p 68

[5] Idem

[6] Ibidem, p 136


« Femmes, travailleuses et pauvres. C’est ça qui nous rassemble »

L’année dernière, lors d’un voyage d’étude en Inde auquel je participais, nous avons pu échanger avec deux représentantes [1] d’un syndicat de travailleuses indépendantes, la SEWA [2]. De toutes les rencontres que nous avons faites, c’est celle qui m’a le plus impressionné. J’ai en effet découvert à cette occasion une organisation militante dont le but est d’assurer la promotion économique et sociale des plus déshéritées et qui s’en donne les moyens. A l’heure où en France, les syndicats s’interrogent sur la façon de défendre les travailleurs indépendants face à leurs donneurs d’ordre, il y a là un exemple à méditer.

Conférence SEWA 29-10-18
Mansi SHAH et Rushi LAHERI présentent la SEWA – 29 octobre 2018

Un syndicat au plus proche de ses adhérentes et de leurs besoins

Créée en 1972 dans le Gujarat [3], la SEWA est une organisation apolitique constituée exclusivement de travailleuses pauvres. Son implantation est essentiellement rurale. Lorsqu’elle intervient en milieu urbain, c’est le plus souvent dans les bidonvilles. 135 métiers différents sont exercés par ses membres, dans l’agriculture principalement mais aussi dans l’artisanat, le commerce, le colportage, le travail domestique, le ramassage des déchets …

Elle regroupe aujourd'hui 1,5 million de travailleuses réparties dans 15 Etats de l’Inde et certains pays limitrophes. Le recrutement se fait essentiellement par le bouche à oreille et les contacts directs. C’est parfois la troisième génération qui adhère au syndicat.

Des groupes autogérés sont constitués à l’échelle de chaque métier et territoire en vue d'échanger et de résoudre les problématiques communes. Ceux-ci désignent leurs représentantes dans l’organisation.

« Dans notre secteur, on a un leader pour 200 membres et tous les 10 leaders, un membre au Conseil sectoriel qui en rassemble 10 » [4]

A son sommet, le syndicat est dirigé par un Comité exécutif constitué d’une quarantaine d’élues représentantes de territoires, de métiers ou d’organisations filles [5].

Le positionnement de SEWA en faveur de l’émancipation économique des femmes pouvait être mal vécu par leurs époux dans une société indienne où la place des hommes reste dominante. Ceux-ci ne sont pas parties prenantes des décisions du syndicat, mais afin d’obtenir leur compréhension et leur soutien, ils ne sont pas pour autant écartés. Lorsqu'ils doutent du bien fondé de l’action de SEWA, ils sont invités à ses réunions afin qu’ils se forgent une opinion à son sujet.

Localement, la question des revenus peut toutefois perturber la vie des familles lorsque le niveau de salaire du père est largement inférieur à celui de sa femme car celle-ci bénéficie des débouchés valorisants apportés par la SEWA à sa production artisanale.

A sa fondation, elle a été moquée voire combattue par les tenants de l’économie formelle qui la considérait comme le « syndicat des analphabètes ». Mais son développement et son nombre d’adhérentes en fait l’un des plus représentatifs d’Inde. Elle est maintenant un interlocuteur pleinement reconnu. C’est même aujourd'hui la seule organisation de l’économie informelle qui soit représentée à l’Organisation Internationale du Travail. Dans la perspective du centième anniversaire de cette institution, elle a participé à sa Commission sur l’avenir du travail [6].

Assurer l’émancipation économique et sociale de ses adhérentes

Le but de la SEWA est de sécuriser l’emploi de ses adhérentes et développer leur autonomie afin qu’elles puissent, avec leurs familles, vivre dignement de leur activité.

« Nous cherchons à formaliser l’informel, mais nous voulons que les femmes restent, dans la chaîne de valeur, propriétaires de leur production. Nous ne voulons pas qu’elles soient employées dans des entreprises où elles seraient subordonnées, mais qu’elles développent leurs atouts en leur nom propre »

« Pour nous, une femme, c’est quelqu’un qui travaille à temps plein et en sécurité économique, qui possède une couverture santé, qui est propriétaire de son affaire et qui peut assurer tous les soins nécessaires à ses enfants. Notre but est de leur donner du pouvoir afin qu’elles ne soient pas sous la tutelle de leurs hommes. S’il faut souscrire une assurance, acheter un tracteur ou une maison, c’est en leur nom et c’est toute la famille qui en profite »

Pour cela, SEWA développe des actions multiples en faveur de ses membres telles que l’alphabétisation, dispensée par des instructeurs issus de la même communauté, ou la formation professionnelle dans les domaines de la gestion, du management, du numérique ou de l'action collective. Elle favorise l’accès aux soins et assure le développement de programmes scolaires pour les filles.

« Dans les zones rurales ou les bidonvilles urbains, les filles ont un taux de résistance accru à l’éducation, car elle est très éloignée de leur vie. Elles ne sont pas intéressées. Du coup, on a conçu des écoles qui traitent de la culture indienne, de la cuisine traditionnelle, qui assurent une formation professionnelle, une sensibilisation par rapport au corps et à l’environnement etc. Quand les professeures proviennent de la communauté, les élèves leur font confiance car elles savent relier l’éducation à leur vie »

SEWA assure également un rôle plus classique de défense syndicale de ses adhérentes :

« Toutes nos actions sont fondées sur les besoins de nos membres. C’est à partir d’eux que nous concevons nos initiatives. Ainsi à Ahmedabad [7], 700 colportrices étaient installées depuis des décennies dans un quartier de la ville. Le Gouvernement a décidé de les déplacer et leur donner un espace de vente éloigné de 6 kilomètres. Nous les avons représentées auprès du Gouvernement et nous avons pu obtenir le maintien sur place de 350 d’entre elles et trouver pour les autres des lieux similaires à ce qu’elles avaient auparavant »

Mais SEWA n’agit pas que dans le champ social ; elle intervient aussi dans le champ économique qu’elle cherche à structurer au profit de ses membres. Elle a ainsi créé au fur et à mesure du temps 210 organisations qui sont devenues des entreprises durables et profitables telles que SEWA Bank qui est la première banque en Inde détenue par des femmes, SEWA Insurance, SEWA Trade Facilitation Centre ou SEWA Ecotourim. Des coopératives fournissent dans les villages des semences à prix réduit, dispensent des conseils techniques et des informations sur les marchés. Elles travaillent toutes sur le principe du commerce équitable et servent de levier pour diminuer les coûts de production, améliorer leur qualité et valoriser les ventes de leurs adhérentes. Elles cherchent ainsi à retenir la plus grande valeur ajoutée possible au niveau de la production première. A titre d'exemples : 40 000 ramasseuses de déchets formées au recyclage du papier afin d’accroître leurs revenus ; une boutique de vente SEWA implantée au centre de New Dehli pour commercialiser les plus belles productions artisanales de ses adhérentes.

Boutique SEWA Dehli 1
Inauguration de la boutique SEWA de New Dehli…
Boutique SEWA Dehli 2
… le 30 octobre 2018

Cet accroissement des revenus peut aussi passer par la mécanisation des activités ou l’insertion dans le numérique. SEWA incite ainsi ses adhérentes à utiliser les techniques modernes de commercialisation. Elle développe pour ce faire des partenariats avec des plateformes telles qu’Amazon pour la vente des produits ou AirBnB pour permettre à leurs adhérentes de développer une activité rémunératrice complémentaire d’hébergement.

«  On a fédéré 15 000 artisanes qui travaillent dans la broderie et la couture dans le Gujarat et nous les avons aidé à enregistrer leur marque. Comme elles n’ont pas la capacité financière de la promouvoir, elles utilisent le marketing moderne et les réseaux sociaux. Elles distribuent leurs productions par l’intermédiaire de la plateforme Amazon, avec lequel SEWA a signé un accord. Pour la commercialisation, il faut des photos, du texte, gérer les inventaires, etc. Comme beaucoup sont analphabètes, on leur tient la main afin qu’elles sachent comment recevoir des commandes et comment y répondre. On a aussi travaillé avec Amazon pour qu’il fournisse des informations sur les raisons des retours de marchandise qui étaient au départ très nombreux puis lancer une campagne de sensibilisation des adhérentes. Grace à cela, ces retours sont devenus très faibles. »

SEWA inscrit également son action dans les programmes gouvernementaux chaque fois que cela lui parait utile et accompagne ses adhérentes afin qu’elles s’en emparent. C’est le cas s’agissant du programme AADHAAR [8] d’identification de chaque résident en Inde, qui est un moyen d’authentification, de transparence et donc au final de renforcement de la confiance dans les relations et les échanges.

« En 2017, nous avons mis au point une application pour l’enregistrement des adhésions. Des tablettes ont été données à 1500 leaders alors qu’elles n’avaient jamais vu de smartphone jusqu'à présent dans leur vie. Elles rencontrent avec cet outil chaque adhérente individuellement et utilisent leur numéro AADHAAR pour le renouvellement de leur adhésion. Cela évite les erreurs et fournit les données en temps réel. Cela montre aussi qu’un syndicat qui agit dans l’économie informelle peut créer de la confiance et consolider son sociétariat en utilisant les technologies numériques ».

C’est ainsi, en faisant feu de tout bois, en s’appuyant sur ses communautés locales et leurs besoins, en combinant l’action sociale et économique sans frilosité ni crainte à l’égard des techniques les plus modernes, que SEWA contribue concrètement à desserrer l’étau de précarité dans lequel les travailleuses qu’elles fédèrent se trouvent. C’est cette logique du syndicalisme de service, assumée jusqu'au bout, qui assure son développement militant. C’est ce syndicalisme que l’on retrouve figuré dans les documents de la SEWA sous forme du banian d’Inde qui s’étend et se consolide grâce aux multiples racines aériennes que sont ses coopératives filles [9].

Sewa_banian_tree
SEWA, a banian tree

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Cet article est repris d’un compte-rendu réalisé pour l’Association des auditeurs de l’Institut du Travail que j’ai signé avec Nicole Raoult et Robert Baron et qui a été publié dans la revue 3D de janvier 2019. Je l’ai repris sur le plan de la forme et complété d’informations collectées dans des documents publiés par SEWA sur son site.

 

[1] Mansi SHAH (coordinatrice salariée) et Rushi LAHERI (tisserande, membre du Comité exécutif)

[2] La SEWA (Self Employed Women’s Association) est une organisation fondée en 1972 par Ela Ramesh Bhatt, une avocate indienne, qui a reçu en 1984 le prix Right livelihood ("de justes moyens de subsistance"). Ce prix, connu en France sous le nom de prix Nobel alternatif, récompense les personnes ou organisations qui recherchent des solutions pratiques et exemplaires pour relever les défis les plus urgents de notre monde : la protection de l'environnement, les droits de l'homme, la santé, l'éducation, la paix, etc.

[3] Le Gujarat est un Etat situé au nord-ouest de l’Inde qui a une frontière commune avec le Pakistan. Le mahatma Gandhi en était originaire.

[4] Les citations entre guillemets restituent des propos tenus par Mansi Shah ou Rushi Laheri lors de la rencontre du 29 octobre 2018 à New Dehli.

[5] Rapport d’activité 2015 de SEWA

[6] OIT Programme sur l’avenir du travail 2018 Note d’information n° 4 « Autonomisation des femmes qui travaillent dans l’économie informelle »

[7] Ahmedabad est la capitale de l’Etat du Gujarat. C’est la sixième ville d’Inde. Elle compte 6 millions d’habitants.

[8] AADHAAR est un système qui vise à identifier tous les résidents en Inde. Il comprend un numéro d'identification national à 12 chiffres associé pour chaque personne à ses données biométriques (photographie des iris et du visage, empreintes digitales) et des données plus classiques (nom, sexe, date et lieu de naissance). C’est un programme gouvernemental lancé en 2010 qui couvre aujourd'hui près d’un milliard de personnes.

[9] Le banian d’Inde est un ficus qui émet des racines aériennes à partir de ses branches.  Une fois que celles-ci touchent la terre, elles s’enracinent et développent de nouvelles tiges. L’arbre se répand ainsi progressivement et peut couvrir plusieurs hectares.

 


Picasso en travail pour accoucher de « La Vie » – 1903

La Vie est une œuvre majeure et énigmatique de la période bleue de Picasso. Elle a fait l’objet d’une longue maturation avant d’aboutir à sa forme définitive et suscite depuis, à la fois de l’admiration, de la perplexité et un grand nombre d’interprétations. Comme la réflexion et les gestes progressifs de l’artiste ont laissé un certain nombre de traces, je me propose de m’appuyer sur celles-ci pour engager une analyse de ce travail, en partie à nouveau frais.

La Vie, Picasso, 1903
La Vie, Picasso, 1903

Commençons par prendre une vue d’ensemble de cette curieuse scène. Un couple nu fait face à une mère, drapée dans une toge, qui tient dans ses bras un bébé ; entre eux, à l’arrière plan, deux personnages repliés sur eux-mêmes semblent se répondre dans deux images superposées : celui du haut enlacé par une femme et celui du bas sans consolatrice. L’ensemble est baigné dans des tonalités bleues qui confèrent au tableau une atmosphère inquiétante, glacée.

Progressons dans le mystère en examinant ce qui en est au centre, l’élégante et étrange position de la main de l’homme. Est-ce un geste par lequel il montre à sa compagne la mère et son enfant ? C’est possible, mais pourquoi alors les regards des trois personnages ne convergent t'ils pas ? Ils s’ignorent au contraire les uns les autres, comme abîmés dans leurs songes respectifs. Si maintenant on met l’un à côté de l’autre une étude préalable à la Vie et Noli me tangere, une œuvre du Corrège que Picasso a pu voir au Prado, on ne peut qu’être frappé par l’analogie [1].

2-Etude-La-Vie-Picasso-Correggio
Etude pour La vie, Picasso, 1903                        Noli me tangere, Correggio, 1522-1523

« Noli me tangere » est une citation latine qui peut signifier « ne me touche pas » ou « ne me retiens pas » [2]. Elle est tirée de l’Évangile selon Jean (20, 17) : Marie Madeleine se rend sur la tombe du Christ et découvre qu’elle est ouverte et vide. Jésus lui apparaît ; elle veut le toucher, mais il le lui interdit : « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père » [3]. Berchts-Jördens et Wehmeier s’appuient sur cette troublante ressemblance pour importer dans la Vie le thème christique du Corrège. Il me semble plus prudent de considérer que Picasso se contente d’introduire une référence esthétique à un geste gracieux de retenu ou de mise à distance. D'ailleurs, dans une étude ultérieure, cette référence se laïcise explicitement avec la disparition du bras droit pointé vers le ciel.

3-Etudes-La-Vie-Picasso
Etudes pour La vie, Picasso, 1903

Picasso conservera les grandes lignes de composition de ses études : le geste de la main, un couple à gauche, un personnage à droite, un tableau en arrière-plan. En revanche, la scène initiale était beaucoup plus prosaïque. Il s’agissait de la rencontre dans un atelier, d’un peintre – il a les traits de Picasso – qu’enlace une femme et d’un visiteur vêtu d’un long manteau – dans certaines études, on reconnaîtrait la silhouette d’un ami de Picasso, le sculpteur Emili Fontbona i Ventosa [4]. Derrière eux, une peinture est posée sur un chevalet, comme un travail en cours ou qui vient d’être achevée. Sur la base de cette structure, Picasso va modifier un certain nombre de ses éléments qui vont donner à son projet une ampleur nouvelle et lui conférer une valeur allégorique. Il me semble que la bascule s’opère lorsque Picasso décide de remplacer son visage par celui de son ami défunt, Carlos Casagemas. Peut-être y a-t’il été incité par la décision qu’il avait prise de peindre cette nouvelle toile sur Dernier moment, une œuvre plus ancienne qu’il avait retournée verticalement ?

4-Dernier-moment-Picasso
Radiographie de La Vie de Picasso, 1903 (à gauche) Etude pour Dernier moment, Picasso, 1899 (à droite)

Dernier moment représentait une femme sur son lit de mort, veillée par un jeune prêtre ; la scène était éclairée par une lampe de chevet dont la radiographie restitue l’éclat. C’est une œuvre qui avait été exposée en octobre 1900 dans le pavillon espagnol de l’Exposition Universelle de Paris. Elle lui avait fourni, pour la première fois, l’occasion de se rendre à Paris, en compagnie de Casagemas. Il recouvrait ainsi une morte par un défunt qu’il ressuscitait.

Picasso a rencontré Casagemas à Barcelone en 1899. Ils se lièrent d’amitié, partagèrent un atelier et fréquentèrent ensemble le Café Els Quatre Gats où se retrouvait l’avant-garde artistique de la ville. Alors que Picasso, après son séjour parisien, revint à Barcelone, Casagemas y resta. Il y tomba follement amoureux de Germaine, une jeune femme qui posait à l’occasion pour les artistes. Cette dernière toutefois ne partageait pas sa passion. Un jour, en février 1901, il l’a vit entrer avec un homme dans un café, y pénétra à son tour, sortit un révolver, visa Germaine sans l’atteindre puis retourna son arme contre lui. Picasso apprit le suicide de son ami à Barcelone. Il dira plus tard que « c’est en pensant que Casagemas était mort que je me suis mis à peindre en bleu » [5].

Mais en donnant au peintre le visage de son ami défunt et non plus le sien, il fait également disparaître son sexe en le couvrant d’un pagne. Il s’agit sans doute d’une référence à l’impuissance de Casagemas, une des causes de ses tourments. En tout cas, cela ouvre la voie à une signification nouvelle. La jeune femme, plongée dans ses pensées, s’appuie tendrement sur l’épaule de son homme, et celui-ci, par son geste, pourrait mettre à distance la maternité qu’il ne saurait donner.

Mais ce fil interprétatif peut être poussé plus loin encore. En effet, on peut voir à l’arrière-plan, sur le tableau inférieur, un curieux halo qui entoure la femme recroquevillée sur elle-même. C’est en fait un repentir dont Picasso a laissé une vague trace. Mais, une réflectographie infrarouge a permis de révéler la scène primitivement peinte par Picasso.

5-L-homme-oiseau-Picasso
Réflectographie de La Vie (détail), Picasso, 1903

Une femme, les cuisses écartées, est surplombée par une sorte d’homme oiseau qui plane au-dessus d’elle. La scène est curieuse, mais son érotisme est sans ambiguïté. S’il l’avait maintenu dans l’œuvre finale, on aurait eu l’évocation dans la même toile de la sexualité sous ses deux finalités possibles, la jouissance ou la procréation, et la main droite du peintre aurait marqué la double privation ou limitation auxquelles condamne l’impuissance. Mais tel n’a pas été le choix de Picasso. Il a préféré maquiller cette scène et répéter la figure d’une femme en position fœtale, telle qu’on la voit dans le tableau supérieur, mais en la laissant seule, sans le réconfort d’autres bras.

La méditation picturale de Picasso qui a accompagné son processus de création l’a toujours poussé vers des décisions qui relevaient l’ambition de l’œuvre en formation. Tout semble s’être passé comme s’il cherchait, avec elle, à la fois à récapituler ses travaux antérieurs et à dépasser le contingent ou l’anecdotique pour aller vers l’universel. Il a en effet réuni ici des scènes qu’il avait traitées auparavant pour elles-mêmes, comme l’Etreinte (1903), Femme et enfant au bord de la mer (1902) ou Nu bleu (1902), voire Deux figures et un chat (1902-1903) si on intègre à ce corpus la scène érotique disparue.

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L’étreinte, Picasso, 1903                         Femme et enfant au bord de la mer, Picasso, 1902
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Nu bleu, Picasso, 1902 (à gauche)    Deux figures et un chat, Picasso, 1902-1903 (à droite)

Se faisant, il a concentré dans le même tableau des thèmes majeurs de la condition humaine : l’amour, la sexualité, la maternité, l’épreuve, la solitude, la compassion… Le traitement qu’il en fait pousse à une lecture symbolique de l’œuvre et donc abstruse car la relation du symbole à l’idée n’est jamais univoque ; elle invite aux enchevêtrements interprétatifs.

Picasso n’a jamais voulu livrer les raisons de ses choix : « Ce ne sont pas des symboles que je me suis proposé de peindre. J’ai peint simplement des images qui surgissaient devant mes yeux : à d’autres d’y trouver un sens caché. Pour moi, un tableau parle de lui-même. A quoi bon y ajouter après-coup des explications ? Un peintre n’a qu’un seul langage » [6].

Le titre de l’œuvre ne nous éclaire guère plus. Dans le catalogue raisonné de ses œuvres qu’a publié Christian Zervos à partir de 1932 [7], il est seulement descriptif « couple nu et femme avec enfant ». On ne sait pas si celui sous lequel cette peinture est universellement connue aujourd'hui lui a été donné par Picasso. « La vie » est un titre qui apparait la première fois dans un article non signé d’un journal de Barcelone évoquant la vente du tableau [8]. Peu importe au fond, car il lui va bien. Il permet d’accueillir la polysémie des formes déposées sur la toile et leurs tâtonnants accouchements.

Je voudrais pour conclure cette analyse revenir sur les motifs qui m’ont amené à publier, dans mon bloc-notes, cet article ainsi que les raisons de son titre.

Lorsque j’ai visité, dans ses derniers jours, l’exposition « Picasso. Bleu et rose » qui se tenait au Grand Palais [9], j’ai découvert dans une de ses salles La vie qu’avait prêtée le Musée de Cleveland, accompagnée de trois de ses études préalables provenant des musées Picasso de Barcelone et Paris. J’ai ressenti une émotion confuse en la contemplant dans son ensemble en même temps qu’une certaine perplexité quant au sens à donner aux relations qu’entretenaient les éléments de sa composition. J’ai également été intrigué par les écarts de représentation entre le travail en cours et le résultat final. Cela m’a incité à aller plus avant et explorer sa genèse, en me disant que je trouverai peut-être là matière à réflexion sur le travail de création artistique. J’ai été comblé au-delà de mes espérances car il est rare de pouvoir disposer d’autant de traces picturales de celui-ci.

De toutes les interprétations possibles de cette œuvre, il en est une qui s’est progressivement imposée à moi. Le processus de création de La vie est un travail, mais dans un sens qui le rapproche plus de celui de la parturiente ou de celui du raisin lorsqu'il se vinifie que d’une activité productive classique, même s’il débouche comme cette dernière sur une réalisation dont il est le but. C’est une sorte de macération intérieure qui a mélangé l’état d’âme ou les émotions qui étreignaient Picasso à ce moment-là et ses recherches esthétiques. Il aurait pu signer son tableau : Ma vie intérieure.

Mais il est aussi une autre dimension du travail créatif que cette généalogie de l’œuvre peut servir à éclairer. Elle se manifeste dans les modifications que Picasso lui a successivement fait subir : il a d’abord remplacé l’artiste vivant par son compagnon défunt, puis il a effacé le chevalet, une métonymie du travail du peintre, pour laisser les tableaux d’arrière plan sans support visible. Ces deux décisions, la disparation de l’artiste et de son travail, reviennent à privilégier l’œuvre sur l’acte créatif. Elles peuvent être rapprochées des deux autres : les substitutions d’un visiteur par une mère portant contre elle un bébé et d’une scène érotique par une femme seule lovée sur elle-même. En effet, elles ont abouti à la disparition dans le tableau de l’acte sexuel au profit de son résultat possible, le petit d’homme.

Le travail créatif est une impérieuse nécessité pour l’artiste. C’est un travail qui le travaille et le domine. Il disparaît dans son œuvre. Cet accouchement oblitère le processus vivant qui y a conduit, ses plaisirs, ses hésitations ou ses douleurs, pour former une nouvelle réalité, indépendante de lui. Cette indépendance de l’artiste et de sa créature légitime le refus de Picasso de livrer ses raisons ou ses justifications. Elle ouvre le champ à la libre interprétation de ses contemplateurs. C’est de cela aussi que témoigne La Vie.

 

[1] Cette hypothèse a été formulée par Gereon Berchts-Jördens et Peter M. Wehmeier dans Picasso und die christliche Ikonographie, ed. Dietrich Reimer, Berlin, 2003

[2] En grec, la langue originale des Évangiles, ce double sens n’existe pas. « μή μου ἅπτου » (mè mou haptou) signifie « ne me touche pas ».

[3] Traduction Œcuménique de la Bible

[4] Edouard Dor, Picasso, l’énigme de la Vie, Espace et signes, Paris, 2018

[5] Pierre Daix, La vie de peintre de Pablo Picasso, Seuil, Paris, 1977, p 47

[6] Antonina Vallentin, Pablo Picasso, Albin Michel, Paris, 1957

[7] Christian Zervos, Pablo Picasso. 1, Œuvres de 1895 à 1906, Cahiers d’art, Paris, 1932

[8] El Liberal du 4 juin 1903 : « Cette peinture (…) intitulée La Vie est l’une de ces œuvres qui suffisent à établir d’un coup le nom et la réputation d’un artiste ». Cité par John Richardson qui fait l’hypothèse que ce texte a été rédigé par la critique d’art Carles Junyer (Vie de Picasso, volume 1 1881-1906, Edition du Chêne, 1992).

[9] Cette exposition s’est tenue du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019. Il est encore possible de la voir, mais pour cela il faudra se rendre à Bâle où elle sera présentée à la Fondation Beyeler du 3 février au 26 mai 2019. Elle a également fait l’objet d’un savant catalogue : Picasso Bleu et rose, Edition Hazan, Vanves, 2018.


Merde !

Caricature Rocha 16-4-2019

C’est le cri du cœur que Rocha, caricaturiste de La Jordana, fait pousser à une gargouille de Notre Dame, entourée par les flammes de l’incendie qui embrase sa cathédrale. En voyage au Mexique, je l’ai découvert dans ce quotidien qui a consacré ses douze premières pages au terrible événement.

En regardant quelques films qui tournent en boucle sur internet, m’est revenu en tête le drame qu’a également connu le 19 septembre 1914 sa sœur de Reims, du fait de bombardements allemands.

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« ÊtreS au Travail », une exposition pour remettre l’humain au centre du travail

L’Organisation Internationale du Travail est fille du Traité de Versailles. Elle a été créée en 1919 autour de l’idée que l’établissement d’un régime universel de travail réellement humain est une condition du maintien de la paix. Elle fête cette année son centième anniversaire.

A cette occasion, une exposition de photographies va être accrochée sur les grilles du Jardin du Luxembourg à Paris à partir de demain et jusqu'au 14 juillet 2019. Son inauguration donnera également lieu à un colloque sur l’avenir du travail qui se tiendra le mercredi 17 avril 2019 au Sénat.

Ces images sont l’œuvre de photographes de Magnum et d’indépendants. Ensemble, elles constituent une sorte d’« hymne à un travail décent, plus juste et plus sûr » [1].

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Cinq ans déjà !

J’ai publié mon premier article sur ce site le 22 décembre 2013. Cela fait donc maintenant 5 ans que je l’anime.

Au départ, mon intention était simplement d’accompagner le lancement de mon livre Le travail contre nature qui allait être édité en juin 2014. Mais au fur et mesure du temps, j’ai éprouvé de plus en plus de plaisir à produire des articles au terme de mes lectures, rencontres, visites ou voyages ; et j'ai infiniment goûté la liberté qu'offrait la toile de pouvoir les publier sans avoir à passer par un tiers. J’ai donc persisté dans cette voie.

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« Construire » de Jean Benoit-Lévy - 1934

Les architectes de la Cité de la Muette à Drancy ont mis en œuvre des principes innovants de construction [1], mais aussi d’aménagements intérieurs afin « de diminuer les travaux forcés de la ménagère » [2]. C’est cette articulation du travail de construction et du travail domestique, ainsi que la spécialisation des tâches – masculines pour le premier, féminines pour le second – qui m’ont intéressées dans ce documentaire de Jean Benoit-Lévy [3].

Cité de la Muette Vue aérienne
Cité de la Muette à Drancy – Vue aérienne

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En 2019, place au débat d’idées pour un projet européen rénové !

J’adresse aux visiteurs occasionnels ou réguliers de mon bloc-notes, tous mes vœux. Je leur souhaite de trouver sur le chemin de cette nouvelle année ce qui peut leur faire aimer la vie : le bonheur, la santé, l’amitié ou l’amour…

Mais comme la guerre est le pire ennemi du bonheur individuel, ces vœux s’accompagnent d’une espérance politique : que règne la paix et la concorde entre les peuples.

L’Europe, meurtrie par deux guerres mondiales, s’est dotée d’un projet ambitieux de réconciliation des siens en leur proposant de s’inscrire dans une politique d’Union. Mais celle-ci, conçue sous le règne de l’idéologie productiviste et capitaliste, se trouve aujourd’hui prise triplement en défaut. Elle ne permet pas de réduire les inégalités sociales qui sont une source objective de tensions entre les hommes ; elle ne s’est pas dotée des dispositifs démocratiques qui lui permettent de réguler son projet et elle n’arrive pas à rompre avec un modèle économique dévastateur pour la nature qui nous accueille.

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Les machines

C’est le beau sujet proposé au printemps dernier aux candidats à l’agrégation de philosophie, dans le cadre de leur programme d’étude « Travail, techniques, production ». C’est un beau sujet parce qu’il permettait de mobiliser ces trois notions et de préciser, exemples concrets à l'appui, certaines des relations significatives qu’elles peuvent nouer entre elles.

Le rapport du jury sur cette épreuve vient d’être publié. Il présente un double intérêt. Il donne à voir quels ont été les chemins – conduisant parfois à des impasses – empruntés par les candidats, mais aussi quelles étaient les attentes des correcteurs et à travers eux de la philosophie académique.

Je ne vais pas ici rendre compte de ce document qui se suffit à lui-même. Ceux qui le souhaitent peuvent d’ailleurs le télécharger en cliquant iciJe veux simplement souligner quelques points qui, à sa lecture, m’ont particulièrement intéressé, en les complétant le cas échéant de réflexions personnelles.

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Produire sans travailler : les algues bleues-vertes

Ces algues sont les premières traces connues laissées par la vie sur notre terre. Elles remontent à 3.5 milliards d’années pour les plus anciennes [1]. Dans des mers chaudes peu profondes, elles ont formé au fur et à mesure de la croissance de leurs filaments, des concrétions calcaires que l’on appelle des stromatolites.

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