Le monde inversé : l'homme de trait tirant une charrette conduite par un âne

Dans le sud de la France, il subsiste des traces d’une peinture privée, ignorée de l’histoire de l’art, qui remonte à la fin du moyen-âge [1]. Ces œuvres décoraient les maisons bourgeoises ou les tavernes. Elles sont rassemblées sous le terme générique de « plafonds peints », car c’est en étant placé aux cimes des habitations que certaines ont pu échapper aux rénovations ou aux destructions.

Elles abordent des thèmes souvent inconnus ailleurs. Les figures grotesques, le jeu ou la dérision notamment y avaient droit de cité [2]. En voici un bel exemple sonore :

Bouffatière 1
Evocation d’une bouffatière
Bouffatière 2
Plafond du Château du Capestang (vers 1450)

La danse de buffet est une farandole païenne dans laquelle des hommes vêtus de chemises et de bonnets de nuit, le corps pliés en deux, soufflent à l’aide de trompes ou de soufflets de cuisine dans le derrière de ceux qui les précèdent. Les raisons pour lesquelles les propriétaires de ces maisons commandaient de telles représentations à des peintres-décorateurs nous sont inconnues, mais elles conservent encore aujourd'hui le caractère libératoire et réjouissant des transgressions de la bienséance ou des convenances.

Mais c’est une autre illustration, découverte à Lagrasse [3], qui m’a donné envie de commettre ce léger article. Elle procède, comme la précédente, d’un renversement, mais cette fois-ci de la hiérarchie établie entre l’homme et l’animal.

Monde inversé 2
Fable du monde inversé, ancien presbytère de Lagrasse – Salle du rez-de-chaussée

Bien que ses couleurs soient affadies, la scène reste lisible et compréhensible comme le montre le dessin ci-dessous :

Monde inversé 1Deux ânes ont mis au joug des hommes de trait qui tirent une charrette. Ces derniers apparaissent comme les instruments de travail de la gente animale. Ce thème du renversement est connu sous le nom de « fable du monde inversé ». Il apparaît dans des gravures à partir du XVI° siècle et persistera jusqu'au XIX° [4]. Il consiste à prendre le contre-pied du monde réel pour le montrer sous un jour inattendu, invraisemblable. Cette subversion a deux vertus : elle laisse entendre que ce qui n’est pas possible pourrait l’être, mais surtout – et c’est dans ce deuxième sens que cette illustration mérite qu’on s’y arrête – elle conduit à prendre la place de celui qui subit. C’est évidemment avec nos sensibilités humaines et nos capacités intellectuelles que nous pouvons évaluer les effets de cet assujettissement. Qui, parmi nos congénères, se placerait volontairement sous le harnais ? Qui jugerait ces conditions de travail dignes de lui et de ses aspirations ? Si ces conditions ne sont pas bonnes pour l’homme, le seraient elles pour le bœuf ou le cheval ? Comment en juger ? Qu’est-ce qui permet de ne pas s’en inquiéter ? Voici quelques unes des questions auxquelles ces représentations invitent, et sur lesquelles je reviendrais dans un prochain article.

L’inversion du monde qu’opèrent ces images est finalement une méthode qui permet de relativiser l’ordre social ou naturel, et de ressentir ce que l’on fait à l’autre. Elle n’est donc pas qu’amusante, mais aussi pédagogique et militante.

Pour le plaisir et pour conclure, j’en invente une qui m’est venue en regardant la statue de Jacques Cartier qui est installée sur les remparts de Saint Malo : si les Iroquois avaient traversé l’Atlantique pour rejoindre la Chine, ils auraient rencontré sur leur chemin l’Europe, qu’ils auraient ensuite appelé le Nouveau monde. Puis, en découvrant l’embouchure de la Seine, ils auraient entendu le mot « village » souvent prononcé par les autochtones. Ils auraient alors ainsi baptisé Village la France. C’est en effet ce qu’aurait fait Jacques Cartier pour le Canada [5] lorsqu'il a remonté le Saint Laurent.

 

[1] Ces plafonds peints apparaissent au cours du XIII° siècle entre Barcelone et Montpellier, mais la plupart se rencontre entre 1450 et 1520.

Ils font aujourd'hui l’objet de publications scientifiques dont je me suis servi pour rédiger ce texte : Charpentes et plafonds peints en pays d’Aude, exposition présentée du 26 mai au 24 juin 2011, Archives départementales de l'Aude, Carcassonne, 2011 ; Images de soi dans l’univers domestique XII°-XVI° siècle, s/ dir G. Bartloeyns, M. Bourin et P-O Dittmar, Presse Universitaire de Rennes, 2018 ; Plafonds peints médiévaux en Languedoc, Actes du colloque de Capestang, Narbonne, Lagrasse, Presse Universitaire de Perpignan, 2008

[2] Toutefois, des êtres hybrides, des scènes de chasse, des figures grotesques voire obscènes fourmillent dans les marges de nombreux manuscrits enluminés du XIII° et XIV° siècle. Cf. Michael Camille, Images dans les marges, Gallimard, Paris, 1997.

[3] Dans les locaux de l’Office de tourisme de Lagrasse (Aude), plusieurs salles sont consacrées aux plafonds peints du Languedoc. Certains d’entre eux proviennent de maisons médiévales du village.

[4] Voir Frédéric Maguet, « Le monde renversé », Histoire par l'image [en ligne]. http://www.histoire-image.org/fr/etudes/monde-renverse

[5] En Iroquois,« kanata », d’où a été tiré le nom du pays, signifie en effet village.


Sous la neige, leur maison… qui est aussi la nôtre

Avec l'autorisation de son auteur, Yves Pelletier, je publie cet article sur la vie naturelle des sols. Il vient compléter celui que j'ai posté en octobre de l'année dernière : C'est l'agroécologie qui va nous sauver ! Yves Pelletier vit à Rivière-du-Loup au Québec. Il est  agronome et a enseigné la philosophie au Cégep de sa ville. Nous partageons la même double compétence et la même sensibilité écologique. Il m'avait contacté en janvier, par l'intermédiaire de mon bloc-notes, en vue d'un article qu'il voulait publier dans sa société d'histoire locale sur l'introduction de la pomme de terre en Nouvelle-France. Il avait joint à un de ses messages cet article que j'ai trouvé à la fois intéressant et bien écrit. Je vous propose donc d'en profiter.

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Vivre dans un monde dénaturé par le démiurge humain : le Covid-19, nouvelle étape d’une prise de conscience collective

Cela fait un peu plus de 200 ans que l’Europe occidentale a trouvé les clés techniques, scientifiques et idéologiques qui ouvrent la boite de Pandore du productivisme et a engagé son irrésistible développement sur la planète. Mais depuis quand avons-nous pris conscience de ses effets délétères sur la nature ?

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Vivre et travailler dans des climats extrêmes : l’exemple Lapon

Le changement climatique s’est immiscé dans toutes les têtes et y fait prospérer d’immenses craintes : comment les hommes, les plantes et les animaux pourront-ils s’y adapter ? Les Samis, le peuple autochtone de Laponie [1], l’a parfaitement réussi, dans des conditions climatiques différentes – le grand froid et la nuit polaire – mais tout aussi extrêmes que celles qui sont promises à nos enfants ou petits enfants. Ils l’ont réussi en ne cherchant pas à dominer la nature, mais en la connaissant intimement et en vivant en intelligence avec elle. Un exemple donc à méditer.

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Portrait du Covid 19 en leçon de vie sauvage

Le 28 avril dernier, le Premier Ministre, Edouard Philippe, dans sa présentation de la « stratégie nationale de déconfinement » devant le Parlement, a déclaré qu’il fallait « apprendre à vivre avec le Covid-19 et apprendre à nous en protéger ». C’était une assertion pleine de bon sens puisque nous ne disposons pas, et peut-être pour longtemps, de vaccins et de traitements de nature à juguler l’épidémie. Celle-ci joue, depuis plusieurs mois, le rôle inattendu de révélateur autant de ce que nous demeurons que de ce que nous sommes devenus. Depuis que le coronavirus est apparu en Chine puis s’est propagé à la planète entière, nous ne cessons d’apprendre, d’être à l’école de la vie, naturelle et sociale.

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Les mutations longues du travail : le cas de la médecine dans les sanctuaires d’Esculape

J'avais rédigé cet article avant que ne naissent les premiers cas de Covid 19 en Chine. Je l'avais programmé à l'époque pour qu'il paraisse ce mois-ci. Il se trouve évidemment très décalé de notre actualité confinée. Après réflexion, j'ai décidé d'en maintenir la publication, en me disant que c'était une manière de s'évader de notre quotidien par la pensée et l'occasion de méditer sur cette vaste question de la santé : comment les hommes s'y prennent pour la retrouver ?

 

La maladie est un phénomène biologique qui frappe toutes les espèces vivantes. La nôtre n’y échappe donc pas. En revanche, il est possible que, contrairement aux autres espèces, elle ait envisagé très tôt de ne pas la subir, mais de la combattre. Quelques crânes datant du néolithique ont pu ainsi être retrouvés avec des marques de trépanation [1].

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Un virus n’est pas un ennemi, mais un collègue en naturalité

« Nous sommes en guerre. Pas contre une autre nation, mais contre un ennemi invisible et insaisissable » a déclaré Emmanuel Macron le lundi 16 mars, pour justifier le confinement généralisé auquel allait être soumis dès le lendemain l’ensemble de la population française.

On peut être un citoyen discipliné et se mettre en quarantaine dans les conditions prescrites par l’Etat, sans pour autant perdre sa lucidité ou son esprit critique.

Traiter le coronavirus d’« ennemi » est évidemment une métaphore. On peut d’ailleurs trouver dans l’histoire française de ce mot, de nombreux glissements de sens qui en montrent la plasticité. Il a pu ainsi désigner le diable considéré comme « l’ennemi du genre humain » ou un animal ou des agents naturels dangereux pour l’homme [1]. Associé à l’idée de « guerre », répétée plusieurs fois dans son allocution, c’est dans son sens le plus fort que chacun était invité à le comprendre, celui de « personne ou collectivité qui est vis-à-vis d'une autre un objet et/ou un agent de haine, d'actions nuisibles » [2].

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Dire le travail en temps de confinement - Appel à témoignages

Bonjour à toutes et à tous,

Je relaie ici, vers tous les internautes qui consultent mon blogue, l’appel à témoignages lancé par la coopérative DireLeTravail. Je le fais en insistant particulièrement auprès des francophones qui vivent et travaillent dans différents endroits de la planète. Cette épidémie affecte en effet progressivement l’humanité entière. Vous êtes peut-être déjà, là où vous êtes, confronté à une politique de confinement. Votre témoignage enrichirait considérablement les nôtres et serait le signe d'une sorte de solidarité internationale face à l’épreuve.

Voici cet appel :

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