L’homme à la croisée des chemins, Diego Rivera, 1934

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L’homme contrôleur de l’univers ou l’homme à la croisée des chemins, Diego Rivera

Diego Rivera a réalisé cette fresque sur un mur intérieur du Palais des Beaux-arts de Mexico. D'un point de vue esthétique, bien que s’y manifeste son art de la composition, du dessin et d'équilibre des couleurs, ce n’est pas sa plus grande réussite ; elle est trop symbolique et lourde d’intention pour cela. Mais elle est intéressante car elle plaçait l’homme du XX° siècle devant une double interrogation qui reste la nôtre : jusqu'où ira l’homme dans sa maîtrise de la nature ? Avec quel système socio-économique ?, mais les alternatives et les réponses disponibles pour l'homme du XXI° ont bien changé.

Le muralisme mexicain est un mouvement pictural né dans les années 1920 qui se voulait à la fois social, culturel et identitaire. Le choix du support, le mur, en est à la racine : il permettait de rompre d’un coup avec la peinture de chevalet qui était réservée à une élite bourgeoise latino-américaine dont les goûts restaient très européens. A la suite de la révolution mexicaine [1], les commandes des institutions publiques ont permis à toute une série d’artistes d’exprimer leur talent et leurs convictions politiques, en offrant au public qui se rendait dans ces institutions la possibilité de contempler leurs œuvres et décrypter les messages dont elles étaient porteuses.

Le titre sous lequel est connue cette fresque du Palais des Beaux Arts est double : El hombre controlador del universo o el hombre en el cruce de caminos (l’homme contrôleur de l’univers ou à la croisée des chemins). Cette œuvre est la reprise d’une commande faite en 1932 par John Davison Rockefeller pour le hall d’entrée d’un des bâtiments du Centre Rockefeller de New York. L’homme d’affaires souhaitait que l’œuvre traduise l’idée d’un « homme à la croisée des chemins qui cherche, dans l’incertitude mais avec espérance et ambition, à emprunter un chemin conduisant à un futur nouveau et meilleur » [2]. Mais Diego Rivera, le communiste [3], enrichit son œuvre, au cours de son élaboration, de thèmes sociaux (la guerre, une manifestation ouvrière et sa répression policière) et politiques (la Place Rouge, un portrait de Lénine). C’en fut trop pour les Rockefeller qui annulèrent leur commande puis, quelques mois plus tard, firent détruire la fresque.

Celle du Palais des Beaux arts de Mexico, elle, est toujours visible. Elle est divisée en trois parties, séparées entre elles par deux grandes loupes inclinées et deux piliers de la coursive du premier étage du Palais.

Fresque Palacio de Bellas Artes
Partie centrale de la fresque du Palais des Beaux arts de Mexico (photo de l’auteur)

La partie centrale est le cœur du « discours » pictural. Un technicien, au croisement de deux ellipses, tient une manette avec lequel il semble contrôler ce qui l’entoure : le monde naturel en dessous de lui et la machinerie au dessus, le microcosme comme le macrocosme figurés dans les ellipses. Devant lui, une main – la main de l’homme et non plus celle d’un travailleur ? – surgit d’un tuyau et tient fermement un globe transparent qui rassemble les atomes de base de notre terre. C’est le pouvoir de l’homme sur la nature qui est ici figurée. La présence en différents endroits d’un portrait de Darwin, d’un microscope, d’une radiographie d’un crâne, d’une ampoule électrique, viennent indiquer l’origine de cette puissance : les découvertes scientifiques et leurs applications. Mais on ne trouve pas de traces d’inquiétude ou d’incertitude quant au contrôle de la nature par l’homme : ça fonctionne !

Le dilemme n’est pas là. A ce premier « discours » se superpose en effet un autre, politique : cette puissance de l’homme doit être au service de qui ? Une alternative, à cette époque, se présente clairement aux peuples : d’un côté le capitalisme Étasunien, de l’autre le communisme soviétique.

Dans ce deuxième discours, la rhétorique picturale se lit sous le mode du sain et du malsain. On en a une première illustration dans la partie centrale avec les cellules malades en haut à gauche de l’ellipse et saines dans son aile droite, redoublée par la scène à gauche de bourgeois frivoles jouant aux cartes, dansant et buvant, contraposée à celle où Lénine réunit et serre les mains d’un paysan, d’un ouvrier et d’un militaire. La partie supérieure gauche de l’œuvre décline le mal sous la forme de la Grande Guerre, symbolisée par des soldats portant des masques à gaz, et d’une manifestation ouvrière pacifique réprimée par la police. A droite, la santé est représentée par des athlètes en train de courir et vient en contrepoint de la scène de loisirs bourgeois. Le côté droit de l’œuvre se trouve ainsi qualifié comme celui du bien, le gauche celui du mal. C’est dans la partie droite que le peintre Mexicain place donc ses « déclarations » politiques en faveur de la IV° internationale (en bas), de l’Union soviétique (en haut) et contre le fascisme (la statue sans tête qui tient un faisceau portant une croix gammée).

Dans l’entre deux guerres, pour Diego Rivera, la croisée des chemins est strictement sociale et politique. C’était là le fond du désaccord avec les Rockefeller. Il n’y a en effet dans la fresque aucun signe qui vient émettre un doute sur les effets de la science. La maîtrise de la nature est une bonne chose pour l’humanité. En revanche, elle ne doit pas être au service d’une élite capitaliste mais du peuple qui travaille, et ce service, Rivera n’a pas de doute là-dessus non plus, c’est le communisme soviétique qui peut l’instaurer.

Si on regarde les productions des dessinateurs de rue d'aujourd'hui, qui sont de lointains héritiers des peintres de fresques de la Renaissance ou des muralistes latino-américains, on voit bien qu’elles ne sont plus nourries de ces certitudes. Entre temps en effet, les inquiétudes écologiques sur les effets du productivisme humain et les interrogations sur le système politique, économique et social à mettre en place sont passés par là…

*****

Je reprends ci-dessous les trois parties de la fresque en explicitant, à partir de notes prises lors d’une visite du Palais des Beaux arts, certains de ses éléments identifiés par des numéros. Cela permet une lecture analytique de l’œuvre qui est un préalable nécessaire à son interprétation.

Partie centrale
L’homme à la croisée des chemins, partie centrale

1 – Sphère contenant des atomes d’oxygène, d’azote et d’hydrogène (symbolisant le pouvoir atomique ?). En dessous, une barre de cristal (représentant la maîtrise de l’énergie atomique ?)

2 – Ellipse de la vie microscopique : des cellules nocives

3 - Ellipse de la vie microscopique : des cellules saines

4 – Ellipse de la vie macroscopique : système solaire et galaxies

5 – Une dynamo permettant de produire de l’électricité

6 – un système d’irrigation assurant le développement de plantes qui plongent leurs racines dans le sol

7 – Lénine tenant les mains d’un ouvrier, d’un paysan et d’un soldat

8 – La vie bourgeoise : jeux de cartes, alcool, tabac, danse

Partie gauche
L’homme à la croisée des chemins, partie gauche

9 – Une statue antique portant une croix chrétienne : les sources de la civilisation européenne ? L’amputation des mains signifie une impuissance, la chute des idoles ?

10 – Charles Darwin montrant du doigt l’évolution des espèces : animaux aquatiques, tortue, serpent, perroquet, singe, veau ( ?), chien, chat ( ?), bébé

11 – Manifestation pacifique à New York d’ouvriers contre le New Deal (« we want work, not charity ») et répression policière

12 – Soldats de la guerre de 1914-1918

Partie droite
L’homme à la croisée des chemins, partie droite

13 – Statue étêtée (sa tête sert de siège aux personnages assis en bas à droite) portant des faisceaux liés par une croix gammée : symbole de la chute du fascisme ?

14 – De gauche à droite, Trotsky, Jay Lovestone[4], Engels et Marx tenant une bannière (« Workers of the world unite in the IVth international »)

15 – Jeunes sportifs

16 – Hommes et femmes du peuple devant la tombe de Lénine sur la Place Rouge

 

[1] La révolution mexicaine s’est déroulée entre 1910 et 1920 sous des formes variées de soulèvements armés, de conflits entre factions et de coups d'État. Ses protagonistes les plus connus en France sont Pancho Villa et Emilio Zapata qui luttaient chacun dans leur zone d’influence pour une réforme agraire qui redistribue les terres des grands propriétaires aux petits paysans.

[2] Guía del Museo del Palacio de Bellas Artes, Ediciones El Viso, Mexico, 2018, p 84

[3] Il est entré au Parti Communiste Mexicain en 1922 ; il en fut expulsé en 1929 du fait de son soutien à Trotsky. De 1937 à 1939, Diego Rivera et Frida Kahlo hébergèrent ce dernier et sa femme dans leur Maison Bleue à Mexico.

[4] Un des fondateurs du Parti Communiste aux Etats-Unis


Comment intégrer la diversité sociale et l’idiosyncrasie dans les débats ?

Retour sur une observation participative du Grand Débat National

Ce Grand Débat a été lancé par le Président de la République au début de cette année, en réponse aux manifestations récurrentes des Gilets Jaunes. En janvier, l’Association Nationale des Médiateurs dont je suis membre a proposé bénévolement ses services à la Mission nationale chargée de son organisation, pour animer des débats. Mettant de côté mes réserves sur ce dispositif descendant, je me suis porté volontaire et j’ai ainsi participé, comme facilitateur, à deux de ces manifestations : celle organisée par la mairie de Reims qui a rassemblé environ 400 citadins et une Conférence régionale qui s’est tenu à Orléans avec 70 citoyens de la région Centre, tirés au sort.

Cette expérience m’a inspiré quelques réflexions sur les obstacles, langagiers et comportementaux, à la participation au débat. Je les présente dans ce bloc-notes car ce sont aussi des freins à un dialogue authentique dans les espaces de travail. Bien que peu évoqués par ceux qui font profession d’animer ces débats, ils sont pourtant facilement constatables.

A Reims comme à Orléans, tous ceux avec qui j’ai eu des échanges à l’issue des débats étaient très contents d’avoir pu s’exprimer, même lorsqu'ils étaient sceptiques quant à l’usage qui serait ensuite fait de cette expression. En revanche, l’exercice ne convient pas à tout le monde :

A Reims, les agents de la Ville qui animent les Conseils de quartier ont constaté qu’ils connaissaient beaucoup de participants du Grand Débat pour les voir dans les Conseils. Ils relevaient aussi qu’ils n’avaient pas de difficulté à trouver des participants pour ces instances dans les quartiers sociologiquement favorisés mais beaucoup plus à en trouver dans les quartiers défavorisés de la ville où ils seraient pourtant très utiles.

A Reims, l’invitation au débat n’a fait l’objet d’aucune restriction. Tous ceux qui le souhaitaient pouvaient y participer, qu’ils habitent ou non la ville. En revanche à Orléans, la participation s’est faite sur invitation et la sélection a été confiée à un organisme tiers en vue d’aboutir à une représentativité régionale. Celle-ci ne fut réussie que sur deux critères : la parité (il y avait autant de femmes que d’hommes) et le lieu d’habitation (tous les départements de la région étaient semble-t-il représentés). Mais les biais étaient importants sur l’âge (beaucoup de retraités) et la catégorie socioprofessionnelle (plutôt moyenne ou supérieure).

Il y a évidemment quantité de facteurs qui ont joué pour limiter la participation au Grand Débat. Des facteurs politiques évidemment : la démarche était descendante et l’usage de ses résultats laissé à la seule appréciation présidentielle ; elle apparaissait comme une réponse bricolée à un mouvement social et non comme une volonté d’inscrire la participation citoyenne dans la pratique politique du pays, etc. Beaucoup d’autres facteurs, logistiques [1] ou contingents [2], ont pu également concourir à limiter quantitativement la participation. Mais celui que je voudrais souligner ici est d’ordre qualitatif : par sa nature, le débat, sous la forme proposée, n’est pas adapté à la diversité humaine. Il y a des catégories sociales qui sont plus à l’aise que d’autres dans l’exercice, et à l’intérieur d’une même catégorie, des individus que d’autres.

A Orléans, autour de la table dont j’assurai la régulation, il y avait 6 personnes : quatre retraités et deux actifs. Ce sont ces deux derniers qui se sont révélés les moins à l’aise dans la discussion. Le premier était un français d’origine Malienne. Il écoutait ce qui se disait mais s’exprimait très peu – il ne l’a fait qu’une fois – malgré mon invitation et mon soutien. En fin d’après-midi, je lui ai demandé si ce dispositif lui convenait. Il m’a assuré que oui, mais il n’est pas revenu le lendemain. La deuxième était une jeune assistante familiale. Dans les premiers tours de table, elle a peu pris la parole, expliquant simplement que c’était des sujets auxquels elle n’avait jamais vraiment réfléchi (les organisateurs nous avaient assigné le thème « Fiscalité et dépenses publiques »). En revanche, dès que nous glissions vers des sujets concrets, elle n’hésitait pas à donner son point de vue et à témoigner. Elle nous a ainsi fait part des difficultés économiques qu’elle rencontrait parce qu’elle habitait en zone rurale, ne serait-ce que parce qu’elle et son mari avaient besoin chacun d’une voiture pour se rendre à leur travail respectif. Elle avait demandé une autorisation d’absence pour la Conférence à son employeur qui la lui avait accordée. Très motivée, elle est revenue le lendemain et s’est déclarée très heureuse d’avoir participé.

Il est une autre limite, dont j’ai pu être trois fois le témoin, à laquelle se heurte la pratique de la mise en débat : le problème des désaccords. La plus bruyante de ses manifestations a eu lieu à Reims. Lors de ce débat, de nombreux Gilets Jaunes étaient présents dans la salle, certains comme spectateurs, d’autres comme participants. Mais au milieu du processus, lors de la restitution des propositions d’une table sur la fiscalité, ils se sont levés en masse pour protester contre, semble-t’il [3], deux d’entre elles et ont empêché pendant une demi-heure que les discussions reprennent, avant de finalement décider de s’en aller.

Les deux autres manifestations ne prirent pas ce tour collectif probablement orchestré, mais sont aussi instructives.

A Reims, avant la sortie tonitruante de Gilets Jaunes, un violent conflit verbal est né entre deux des dix participants d’une même table. L’un était venu avec une revendication personnelle, autour d’une injustice qu’il disait avoir subi. Il monopolisait la parole et voulait convaincre et orienter la discussion. Au fur et à mesure du temps, d’agacement, l’autre s’est opposé à lui de plus en plus fermement. Il a fallu l’intervention de deux facilitateurs pour éviter qu’ils n’en viennent aux mains.

A Orléans, un des participants à la table dont j’assurai la régulation présentait des analyses différentes des autres. Tant que les échanges portaient sur le diagnostic de la situation, cela n’a pas posé de problème. Chacun écoutait les arguments des autres. Mais les organisateurs, afin d’éviter la multiplication des avis, demandait à chaque table, à chaque étape, de limiter leur expression à trois arguments principaux, puis à l’étape suivante de reprendre les échanges sur la base de ces seuls arguments, de les approfondir pour à nouveau limiter à trois leurs réflexions subséquentes. Ce système en entonnoir, a conduit le lendemain le participant aux idées minoritaires à se désintéresser de la discussion. Il ne se reconnaissait pas du tout dans les choix de l’ensemble des autres participants qu’il qualifiait de « révolutionnaires ». Il ne chercha pas à entraver la discussion, mais en tira une conclusion personnelle : en milieu de matinée, il quitta la Conférence et rentra chez lui, ne voyant pas ce qu’il pouvait apporter à des réflexions qu’il ne partageait pas.

Deux voies pour vivifier la démocratie… et au-delà

Le débat dans l’espace public est, à juste titre, hautement valorisé par nombre de démocrates et par les chercheurs en science sociale pour de multiples raisons : il fait entrer la politique dans la sphère rationnelle de l’échange d’arguments, préférable à l’invective ou aux anathèmes idéologiques ; Il permet la construction de réponses plus adaptées car prenant en compte de multiples aspects du problème examiné ; il enrichi la réflexion de chacun et fait évoluer les avis des uns et des autres… Mais si la République déclare les citoyens égaux en droit, elle n’annule pas pour autant les différences qui existent entre eux dans les compétences langagières, les connaissances, les centres d’intérêt, l’aisance orale, la maîtrise des émotions, etc. En mettant tout le monde sous la même aune du débat contradictoire public, beaucoup ne la trouve pas faite pour eux alors que d’autres s’y épanouissent.

Au sortir de ces observations, la question qui m’a assailli est la suivante : comment pourrait-on intégrer dans les débats les taiseux, les émotifs, ceux qui ne sont pas à l’aise dans l’expression de leurs idées, dans la controverse ou le désaccord ?

Il existe dans le champ philosophique des auteurs qui ont dessiné les contours et les conditions d’une délibération (Aristote) ou d’un débat authentiques (Habermas), mais cela s’applique plus à des hommes théoriques, rationnels qu’à des hommes réels, divers dans leur culture et leur maîtrise du langage et de l’expression.

J’avancerai deux idées, évidemment soumises à la discussion, qui pourraient améliorer la pratique des débats citoyens. Les effets de la première pourraient se faire sentir à court ou moyen terme, ceux de la deuxième dans un horizon plus lointain.

Puisque la démocratie accorde à chaque citoyen un poids égal lors des élections, elle doit pouvoir, dans son exercice même, favoriser cette égalité politique et donc trouver les moyens de dépasser les différences entre eux dans les débats publics qui préparent ou suivent ces élections.

Cela suppose d’abord de prendre acte de ces différences, puis de concevoir des dispositifs variés d’expression qui leur soient adaptés. Dans ce domaine, des enseignements et des méthodes sont à aller chercher auprès de ceux qui s’attachent à intégrer les exclus en respectant leur identité : les Associations telle qu'ATD Quart Monde ou les syndicats ouvriers par exemple. Ils visent par leur travail et leur approche la promotion sociale de ceux qui sont en bas de l’échelle et, dans une certaine mesure, y arrivent. On peut même s’inspirer de la démocratie du rond-point des Gilets Jaunes : des personnes se sont retrouvées là sans se connaître auparavant, mais proches socialement ou dans les épreuves qu’ils subissent. Ils ont assuré une autogestion de leur territoire jour et nuit, ce qui suppose beaucoup d’échanges et de délibération pour aboutir à des décisions et des engagements communs. Plutôt que de privilégier une approche qui ne connait que des individus (le tirage au sort), des réunions collectives entre personnes de milieux ou de conditions de vie équivalents pour préparer les débats permettraient probablement de favoriser l’expression de tous.

Mais il est une autre voie, ambitieuse et complémentaire à la première. Elle ne portera ses fruits que dans la durée car elle vise à s’attaquer au problème à la racine. Le débat n’est pas inné ; c’est un fait de culture. C’est le moyen par lequel les hommes peuvent sortir de leurs égoïsmes pour exister pacifiquement comme collectif. Aussi, est-ce dès l’enfance qu’il faut en inculquer les règles et favoriser la pratique, comme pour toute activité culturelle que ce soit le piano, la cuisine, le sport... Ce devrait être un rôle pris en charge par l’Education nationale, de la maternelle jusqu'à l’Université. Il est curieux et désolant de constater que dans les programmes de formation pour adultes, on trouve ce qui devrait être inculqué à l’école : la prise de parole en public, la gestion des émotions, l’animation de réunion, le développement personnel… Tous les enseignements devraient suivre ce fil rouge. Il s’agirait aussi de renverser la logique élitiste de l’école française : s’attacher à ceux qui ne sont pas à l’aise pour les aider à progresser, c'est-à-dire s’inscrire dans une logique d’intégration et non pas de sélection des meilleurs. Cette sélection des meilleurs est le terreau des populismes qui en démocratie peuvent conduire à mettre au pouvoir des idées brunes.

Ces démarches n’auraient pas comme seul intérêt de revivifier la démocratie, mais elles auraient des effets favorables dans tous les espaces collectifs où le débat est également utile et nécessaire : la famille et l’entreprise notamment.

 

[1] La Conférence régionale se déroulait sur deux jours (vendredi après-midi et samedi toute la journée). Les frais étaient pris en charge, mais la participation bénévole. Le débat à Reims a eu lieu un samedi matin.

[2] Plusieurs participants à la Conférence régionale m’ont dit avoir hésité avant de donner leur accord, car lors du premier contact téléphonique avec le prestataire privé chargé du recrutement, ils avaient d’abord cru qu’il s’agissait d’un démarchage commercial.

[3] La porte parole de la table n’a pas vraiment compris, dans le brouhaha qui a suivi, les raisons de cette colère. Elle faisait l’hypothèse que c’était la proposition d’une augmentation de la TVA, « mais ils n’ont pas dû entendre que nous la demandions seulement pour les produits de luxe » et celle d’un impôt sur le revenu payé par tous, « y compris par les plus modestes, à une hauteur symbolique ». Un des manifestants, alors qu’il passait derrière elle pour sortir, est allé jusqu’à l’insulter violemment, faisant preuve d’une intolérance imbécile envers elle qui n’était que la porte parole d’un collectif.


Le travail de l’eau dans le désert du Thar (Rajasthan)

Pas de vie sans eau. Pas de milieu qui ne lui soit plus hostile que le désert. Et pourtant, il est certains d’entre eux dans lesquels les hommes ont su, par d’ingénieux et patients systèmes de collecte des eaux de pluie, développer une agriculture capable de les nourrir. Ce fut le cas des Nabatéens à l’époque romaine dans le Néguev ou à Pétra et des Râjasthânis encore aujourd'hui.

Lors de mon voyage en Inde à l’automne dernier, j’ai passé quelques jours à Jaisalmer, la capitale du désert du Thar. J’avais en main les notes d’un très beau livre d'Anupam Mishra [1] que j’avais lu quelques années auparavant. Elles m’ont servi de guide pour chercher puis trouver quelques uns des dispositifs techniques traditionnels qu’il décrit dans son ouvrage et qui ont permis pendant des milliers d’années d’assurer l’autosuffisance alimentaire de ses habitants.

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« Femmes, travailleuses et pauvres. C’est ça qui nous rassemble »

L’année dernière, lors d’un voyage d’étude en Inde auquel je participais, nous avons pu échanger avec deux représentantes [1] d’un syndicat de travailleuses indépendantes, la SEWA [2]. De toutes les rencontres que nous avons faites, c’est celle qui m’a le plus impressionné. J’ai en effet découvert à cette occasion une organisation militante dont le but est d’assurer la promotion économique et sociale des plus déshéritées et qui s’en donne les moyens. A l’heure où en France, les syndicats s’interrogent sur la façon de défendre les travailleurs indépendants face à leurs donneurs d’ordre, il y a là un exemple à méditer.

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Picasso en travail pour accoucher de « La Vie » – 1903

La Vie est une œuvre majeure et énigmatique de la période bleue de Picasso. Elle a fait l’objet d’une longue maturation avant d’aboutir à sa forme définitive et suscite depuis, à la fois de l’admiration, de la perplexité et un grand nombre d’interprétations. Comme la réflexion et les gestes progressifs de l’artiste ont laissé un certain nombre de traces, je me propose de m’appuyer sur celles-ci pour engager une analyse de ce travail, en partie à nouveau frais.

La Vie, Picasso, 1903
La Vie, Picasso, 1903

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Merde !

Caricature Rocha 16-4-2019

C’est le cri du cœur que Rocha, caricaturiste de La Jordana, fait pousser à une gargouille de Notre Dame, entourée par les flammes de l’incendie qui embrase sa cathédrale. En voyage au Mexique, je l’ai découvert dans ce quotidien qui a consacré ses douze premières pages au terrible événement.

En regardant quelques films qui tournent en boucle sur internet, m’est revenu en tête le drame qu’a également connu le 19 septembre 1914 sa sœur de Reims, du fait de bombardements allemands.

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« ÊtreS au Travail », une exposition pour remettre l’humain au centre du travail

L’Organisation Internationale du Travail est fille du Traité de Versailles. Elle a été créée en 1919 autour de l’idée que l’établissement d’un régime universel de travail réellement humain est une condition du maintien de la paix. Elle fête cette année son centième anniversaire.

A cette occasion, une exposition de photographies va être accrochée sur les grilles du Jardin du Luxembourg à Paris à partir de demain et jusqu'au 14 juillet 2019. Son inauguration donnera également lieu à un colloque sur l’avenir du travail qui se tiendra le mercredi 17 avril 2019 au Sénat.

Ces images sont l’œuvre de photographes de Magnum et d’indépendants. Ensemble, elles constituent une sorte d’« hymne à un travail décent, plus juste et plus sûr » [1].

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Cinq ans déjà !

J’ai publié mon premier article sur ce site le 22 décembre 2013. Cela fait donc maintenant 5 ans que je l’anime.

Au départ, mon intention était simplement d’accompagner le lancement de mon livre Le travail contre nature qui allait être édité en juin 2014. Mais au fur et mesure du temps, j’ai éprouvé de plus en plus de plaisir à produire des articles au terme de mes lectures, rencontres, visites ou voyages ; et j'ai infiniment goûté la liberté qu'offrait la toile de pouvoir les publier sans avoir à passer par un tiers. J’ai donc persisté dans cette voie.

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« Construire » de Jean Benoit-Lévy - 1934

Les architectes de la Cité de la Muette à Drancy ont mis en œuvre des principes innovants de construction [1], mais aussi d’aménagements intérieurs afin « de diminuer les travaux forcés de la ménagère » [2]. C’est cette articulation du travail de construction et du travail domestique, ainsi que la spécialisation des tâches – masculines pour le premier, féminines pour le second – qui m’ont intéressées dans ce documentaire de Jean Benoit-Lévy [3].

Cité de la Muette Vue aérienne
Cité de la Muette à Drancy – Vue aérienne

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En 2019, place au débat d’idées pour un projet européen rénové !

J’adresse aux visiteurs occasionnels ou réguliers de mon bloc-notes, tous mes vœux. Je leur souhaite de trouver sur le chemin de cette nouvelle année ce qui peut leur faire aimer la vie : le bonheur, la santé, l’amitié ou l’amour…

Mais comme la guerre est le pire ennemi du bonheur individuel, ces vœux s’accompagnent d’une espérance politique : que règne la paix et la concorde entre les peuples.

L’Europe, meurtrie par deux guerres mondiales, s’est dotée d’un projet ambitieux de réconciliation des siens en leur proposant de s’inscrire dans une politique d’Union. Mais celle-ci, conçue sous le règne de l’idéologie productiviste et capitaliste, se trouve aujourd’hui prise triplement en défaut. Elle ne permet pas de réduire les inégalités sociales qui sont une source objective de tensions entre les hommes ; elle ne s’est pas dotée des dispositifs démocratiques qui lui permettent de réguler son projet et elle n’arrive pas à rompre avec un modèle économique dévastateur pour la nature qui nous accueille.

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