Chanter le travail : "Les mains d'or" de Bernard Lavilliers

C’est une idée que j’avais depuis longtemps en tête et que je me décide enfin à mettre en œuvre. J’ouvre aujourd’hui dans mon bloc-notes, sous ce titre générique « Chanter le travail », une nouvelle rubrique. Je présenterai ainsi de temps en temps des chansons qui traitent du travail, directement ou de côté.

Après en avoir beaucoup cherché, la cueillette que j’ai pu réaliser de ces chansons me conduit au constat que chanter le travail, c’est rarement l’enchanter. En effet, les textes en véhiculent le plus souvent une vision négative. Cela n’est guère surprenant car les chansonniers se font les interprètes de leur temps et le travail a mauvaise réputation. Cela ne changera probablement que lorsqu’au lieu d’être soumis à l’impératif productiviste, il sera conçu à la main des hommes et pour qu’ils y déploient la richesse de leur humanité.

En attendant ce jour qui risque de tarder, autant prendre plaisir à les écouter. Ce qui compte évidemment, c’est qu’elles soient belles ou originales.

Je propose de commencer par Les mains d’or [1], une chanson que Bernard Lavilliers a écrite en 2001 [2], après avoir entendu, dans un reportage sur des fermetures d’usines en Lorraine, le désarroi des ouvriers [3]. Ce n’est donc pas du travail industriel dont elle traite, mais du double effet de sa disparition, sur les paysages d’abord puis sur les hommes.

Elle décrit la fin d’un monde industriel, celui de la sidérurgie en France, qui vient clore un cycle que la III° république avait vu naître et dont je vais bientôt rapporter le témoignage impressionniste [4], et elle dit la dignité insultée de ces ouvriers aux mains d’or désormais désœuvrées.

Ce qui fait la qualité de cette œuvre, c’est le subtil contraste entre un texte poétique magnifiquement construit et son portage par une musique au rythme Capdeverdien dans laquelle entre successivement des instruments inattendus, jusqu’à un final enrichi d’un violon tsigane. Cela donne l’heureuse combinaison de la gravité d’une réalité sociale très locale – la vallée sidérurgique de la Fensh dont les noms des villages se terminent en –ange : Hayange, Florange, Uckange…– et l’étrangeté d’une musique exotique. C’est ce que souligne Lavilliers : « J’utilise toujours des musiques solaires pour aborder des choses assez dures. Si je mets du hard rock sur Les mains d’or, cela passerait moins bien qu’avec mon tempo chaloupé »[5].

Et ce qui en fait la force, c’est la sincérité de son interprète. Issu d’une famille ouvrière [6], il a vécu jusqu’à l’âge adulte dans une ville industrielle, Saint Etienne, qui a aussi connu le déclin de ses usines ; il a lui-même travaillé à seize ans comme tourneur sur métaux à la Manufacture d’armes. Solidaire de ce monde, il lui est souvent arrivé de donner des concerts dans des usines. « De l’action directe » dira-t-il dans un entretien [7].

Mais trêve de commentaires. Ils ne sont là que pour préparer le contact direct avec l’œuvre.

Je vous propose de vous pénétrer de son texte en l’écoutant dans son orchestration originale. Il suffit pour cela de cliquer sur ce lien, puis d’engager sa lecture.

Un grand soleil noir tourne sur la vallée
Cheminée muettes - portails verrouillés
Wagons immobiles - tours abandonnées
Plus de flamme orange dans le ciel mouillé

On dirait - la nuit - de vieux châteaux forts
Bouffés par les ronces - le gel et la mort
Un grand vent glacial fait grincer les dents
Monstre de métal qui va dérivant

J'voudrais travailler encore - travailler encore
Forger l'acier rouge avec mes mains d'or
Travailler encore - travailler encore
Acier rouge et mains d'or

J'ai passé ma vie là - dans ce laminoir
Mes poumons - mon sang et mes colères noires
Horizons barrés là - les soleils très rares
Comme une tranchée rouge saignée rouge saignée sur l'espoir

On dirait - le soir - des navires de guerre
Battus par les vagues - rongés par la mer
Tombés sur le flan - giflés des marées
Vaincus par l'argent - les monstres d'acier

J'voudrais travailler encore - travailler encore
Forger l'acier rouge avec mes mains d'or
Travailler encore - travailler encore
Acier rouge et mains d'or

J'peux plus exister là
J'peux plus habiter là
Je sers plus à rien - moi
Y a plus rien à faire
Quand je fais plus rien - moi
Je coûte moins cher - moi
Que quand je travaillais - moi
D'après les experts

J'me tuais à produire
Pour gagner des clous
C'est moi qui délire
Ou qui devient fou
J'peux plus exister là
J'peux plus habiter là
Je sers plus à rien - moi
Y a plus rien à faire

Je voudrais travailler encore - travailler encore
Forger l'acier rouge avec mes mains d'or
Travailler encore - travailler encore
Acier rouge et mains d'or...

 

Et pour finir, je vous propose ce lien qui permet de voir et entendre Bernard Lavilliers interpréter cette même chanson dans une orchestration plus récente que je trouve très réussie :

Bernard Lavilliers - Les mains d’or

Qu’en pensez-vous ?

 

[1] Auteur : Bernard Lavilliers ; Musique : Pascal Arroyo ; Paroles de Les Mains d'or © Peermusic Publishing ; Maison de production : Universal / Barclay

[2] C’est le titre resté le plus célèbre de l’album « Arrêt sur image » publié cette même année.

[3] « Bernard Lavilliers en instantané », entretien, L’Humanité, 16 Juin 2001

[4] Voir dans ce même blogue l’article en deux parties : « Les impressionnistes et leurs successeurs, témoins de l’industrialisation de la France (1870 – 1914) »

[5] « Bernard Lavilliers, l'ouvrier homme du monde », entretien, Ouest France, 2 août 2014

[6] Sa grand-mère maternelle, une Sicilienne partie de chez elle à 16 ans, travaillait chez des tisserands stéphanois et son père était un ouvrier de la Manufacture d’armes de Saint Etienne, un syndicaliste parti en retraite avant que son entreprise ne diminue sa voilure puis ferme en 2001 (Bernard Lavilliers : “Je ne chante plus comme avant. A présent, je propose”, entretien, Télérama, 13 décembre 2013)

[7] Télérama, 13 décembre 2013


"Nous paysans", l'histoire animée des mutations agricoles

Fin février, France 2 a diffusé un magnifique documentaire sur les mutations qu’a connu ces cent dernières années le travail agricole dans les campagnes françaises : « Nous paysans » de Fabien Béziat et Agnès Poirier.

Nous paysans L'ancien et le nouveau
Quand le nouveau passe devant l'ancien...

Ce qui en fait à mes yeux la grande valeur, outre la qualité de sa construction, c’est la superposition toujours pertinentes d’images d’archives [1] sur le récit raconté par Guillaume Canet ou sur les paroles de paysans d’aujourd’hui.

Je vous suggère, si ce n’est déjà fait, d’aller le visionner sur le site de France 2 où il est encore visible jusqu’au 24 avril 2021.

Pour vous donner un avant-goût de ce que vous allez découvrir, voici l’introduction du film qui affiche clairement son ambition :

Il raconte en image l’histoire des bouleversements du travail de la terre dont j’avais rendu compte dans un article de 2017 que vous pouvez aussi consulter : Une révolution agricole à bout de souffle.

 

[1] Pour faire ses choix très judicieux, Fabien Béziat a collecté 500 heures d’images d’archives qu’il est allé chercher « du côté des cinémathèques régionales (films amateurs) et des actualités filmées des fonds plus traditionnels (Gaumont Pathé, Lobster, Ina…) » (source : entretien du 23 février 2021 pour le CNC).


« The Mechanicals » de Leon Ford ou le travail mort ressuscité

J’ai découvert cet étonnant court métrage grâce à Jean-Patrick Abelsohn de l’Université Populaire Mantoise qui avait engagé une saison de réflexions et conférences intitulée « Autour du travail ». Elle fut malheureusement interrompue par le premier confinement.

Je vous incite à regarder ce petit film jusqu’au bout, il le mérite – de toute façon, si vous vous arrêtez avant, vous ne comprendrez rien !

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Une guerre mondiale, sociale, est-elle en cours ?

Bernard Thibault [1] siège depuis 2014 en tant que représentant des travailleurs au Conseil d’administration de l’Organisation Internationale du Travail. Sur la base de cette expérience, iI est intervenu sur « l’état social du monde et le rôle de l’OIT » dans le cadre d’un diner-débat organisé par l’Association tripartite des auditeurs de l’INT [2]. Cet article, que j’ai rédigé pour la revue 3D de l’Association, rend compte de son intervention et des réponses qu’il a apportées aux questions qui lui ont été posées.

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Une nouvelle année pour retrouver de la chaleur dans les rencontres humaines ? !

L’année dernière, j’avais titré mes vœux « 2020, une année sans faute ? » en soulignant que 20 sur 20 dans une scolarité, c’était la meilleure note que l’on pouvait obtenir. Le point d’interrogation laissait certes une certaine marge de manœuvre dans laquelle pouvait s’engouffrer une réalité moins glorieuse. Mais là quand même, elle a fait fort ! Comme quoi les vœux ne sont pas un exercice de divination et, aussi joyeusement qu’on les prononce, n’ont aucune prise sur l’avenir. C’est une politesse adressée à tous et une fenêtre ouverte sur l’espérance. Compte-tenu de la très mauvaise note obtenue par 2020 et de la présence toujours aussi active aujourd’hui d’une pandémie qui lui vaut ce très mauvais score, quelle fenêtre ouvrir lorsque sonneront les douze coups de minuit ?

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Le tambour chamanique Sami, une représentation de la place des hommes dans le monde

Cet article [1] vient compléter celui que j’ai publié en mai dernier : Vivre et travailler dans des climats extrêmes : l’exemple Lapon. Il explore plus avant la manière dont le profond respect de la nature éprouvé par les anciens Samis dans leur vie et leur travail s’est à la fois manifesté dans leur conception du monde et en même temps appuyé sur elle, en utilisant les portraits qu’en dressaient les tambours chamaniques.

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Le Greco : c’est dans la valeur donnée à l’œuvre que se reconnait le travail

Le Greco est essentiellement connu pour ses peintures religieuses ou ses portraits. Il est donc bien difficile, quand on tient un bloc-notes culturel sur le travail et qu’on est un grand admirateur de l’art passionné du Crétois [1], d’y glisser une de ses œuvres. Quel dommage ! Mais heureusement, grâce à la rétrospective que lui a consacrée le Grand Palais l'hiver dernier [2] et à quelques recherches complémentaires, j’ai pu découvrir trois tableaux qui pouvaient trouver légitimement place dans mon blogue. Les voici, accompagnés de quelques commentaires ou analyses.

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Vivre dans un monde dénaturé par le démiurge humain : comment faire ?

Il arrive parfois que ce qui s’impose à nous, ce qui s’oppose à notre volonté ou notre désir, nous fasse plus grandir que ce que nous aurions voulu par nous même ou du moins accepté. C’est une expérience que j’ai pu faire quelques fois dans ma vie. Je me suis alors retrouvé sur des chemins que je n’aurais jamais empruntés sinon, et qui débouchaient sur des prairies qu’en fin de compte je trouvais plus verte. En sera t‘il de même avec l’intrusion dans nos vies du Covid-19 et de ce qu’il a induit comme réponse mondiale ?

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Toulouse-Lautrec et les maisons closes

Si Toulouse-Lautrec n’est pas le premier à peindre des prostituées [1], il est en revanche le premier à leur avoir consacré une part significative de son œuvre. Mais que laisse-t-il entrevoir ainsi de leur métier ? Quel regard porte t’il sur elles et sur lui ? A quoi a t-il été sensible ? Finalement, peut-on dire qu’il rend compte d’un travail ?

Commençons cette enquête par la couverture d’Elles, un album de lithographies qu’il a consacré à cet univers féminin [2].

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Le monde inversé : l'homme de trait tirant une charrette conduite par un âne

Dans le sud de la France, il subsiste des traces d’une peinture privée, ignorée de l’histoire de l’art, qui remonte à la fin du moyen-âge [1]. Ces œuvres décoraient les maisons bourgeoises ou les tavernes. Elles sont rassemblées sous le terme générique de « plafonds peints », car c’est en étant placé aux cimes des habitations que certaines ont pu échapper aux rénovations ou aux destructions.

Elles abordent des thèmes souvent inconnus ailleurs. Les figures grotesques, le jeu ou la dérision notamment y avaient droit de cité [2]. En voici un bel exemple sonore :

Bouffatière 1
Evocation d’une bouffatière
Bouffatière 2
Plafond du Château du Capestang (vers 1450)

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