Chanter le travail : "Work song" de Nina Simone

Work song a d’abord été publié dans un album solo d’Oscar Brown Junior en 1960. Mais c’est l’interprétation de Nina Simone en 1961 qui en fit un succès mondial.

Cette chanson du travail [1] trouve assez naturellement sa place ici car son titre n’est pas usurpé. Il s’agit certes d’un travail forcé que l’Organisation Internationale du Travail condamne, mais qui renvoie en l’occurence à la tradition carcérale punitive des bagnes américains. Ce travail est un travail sans qualité puisqu’il s’agit de casser des pierres, sans qu’on sache même à quoi cela peut bien servir. Mais ce qui fait la grande valeur du texte, c’est qu’il rend compte avec justesse de ce qui se passe pour un travailleur, fut-il un criminel, lorsqu’on lui demande de faire une activité qui sollicite très peu sa réflexion : il pense à sa vie, et là en fait il la rumine. Mais de temps à autre, son attention est ramené au présent par ce qu’il fait, avec une phrase scie introduite quatre fois : « Hold it (steady) right there while I hit it ». On ne sait pas exactement à quoi ce « it » neutre renvoie : à la chaine qu’il cherche à briser ? à la pierre qu’il est en train de casser ? Peu importe, cette phrase incidente souligne une autre caractéristique du travail sans qualité : il nous remobilise dès que quelque chose nous oblige à sortir de sa routine.

Claude Nougaro a repris cette musique, mais en en changeant les paroles. Dans Sing Sing, il fait totalement disparaitre le travail. Il ne reste plus du texte original que l’idée de bagne et de la souffrance qu’inflige la durée de la peine. Cela n’enlève rien évidemment à la qualité de son interprétation, tout aussi jazzy que celle de Nina.

Voici les paroles de cette chanson dans sa version originale, avec en face une traduction de mon cru (anglophones avertis, vos corrections sont les bienvenues !). Je vous suggère de les lire après avoir cliqué sur ce lien..

Work song

Chanson du travail

Musique : Oscar Brown junior et Nat Adderley. Paroles : J J Johnson

Breaking up big rocks on the chain gang

Breaking rocks and serving my time
Breaking up big rocks on the chain gang

‘cause they convicted me of crime
Hold it steady right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been working and working
But I still got so terribly far to go
I commited crime Lord I needed

Crime of being hungry and poor
I left the grocery store man bleeding
When they caught me robbing his store

Hold it steady right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been working and working
But I still got so terribly far to go

I heard the judge say five years
On the chain-gang you gonna go
I heard the judge say five years labor

I heard my old man scream "Lordy, no !"

Hold it right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been working and working
But I still got so terribly far to go

Gonna see my sweet honey bee
Gonna break this chain off to run
Gonna lay down somewhere shady
Lord I sure am hot in the sun
Hold it right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been workin’ and workin’
Been workin’ and slavin’
Been workin’ and workin’
But I still got so terribly far to go

 

Briser de grosses pierres, enchainé aux forçats
Briser des pierres et purger ma peine
Briser de grosses pierres, enchainé aux forçats
Parce qu’ils m’ont condamné pour crime
Tiens le bien pendant que je le frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
Mais j’ai tellement de temps à y passer
J’ai commis un crime, Seigneur, dont j’avais besoin
Le crime de la faim et de la pauvreté
J’ai laissé l’épicier en train de saigner
Quand ils m’ont attrapé en train de voler dans son magasin
Tiens le bien pendant que je le frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
Mais j’ai tellement de temps à y passer
J’ai entendu le juge dire « cinq ans
De bagne pour toi »
J’ai entendu le juge dire « cinq ans de travaux forcés »
J’ai entendu mon vieux crier "Mon Dieu, non !"
Tiens le juste pendant que je le frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
Mais j’ai encore tellement de temps à y passer
J’vais voir ma tendre abeille
J’vais briser cette chaîne pour courir
J’vais m’étendre à l’ombre quelque part
Seigneur, j’ai vraiment chaud sous le soleil
Tiens le juste pendant que je le frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
De travailler comme un esclave
De travailler et travailler encore
Mais j’ai encore tellement de temps à y passer

J’ai beaucoup hésité sur le lien que j’allais placer ici pour que vous puissiez maintenant écouter Nina Simone. J’ai finalement choisi celui-ci, https://youtu.be/yfQNdwgvJMw, bien que la vidéo à laquelle il conduit soit truffée de textes en surimpression car c’est la seule que j’ai trouvé où l’on voit Nina Simone y interpréter en live sa chanson. Avec les autres, on l’entend, mais sur le fond d’une image fixe.

 

[1] Work song est également connu sous un autre titre : Chain gang (groupe de forçats enchainés).


Les impressionnistes et leurs successeurs, témoins de l’industrialisation de la France (1870 – 1914) – 2° partie

Cet article est la suite de celui publié le mois dernier. La première partie (à lire évidemment avant la seconde) montrait comment l’industrialisation en France avait abouti à créer sur le territoire de nouveaux paysages entièrement créés de main d’homme et présentait quelques activités manuelles réalisées en plein air, donc facilement observables par des peintres ou des dessinateurs travaillant sur le motif.

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Les impressionnistes et leurs successeurs, témoins de l’industrialisation de la France (1870 – 1914) – 1° partie

Au musée des Beaux Arts de Caen se tenait une exposition que j’avais prévu de voir début novembre quand le rideau du deuxième confinement s’est abaissé sur le monde de la culture, m’en interdisant l’accès. Aussi, c’est seulement à partir de son catalogue « Les villes ardentes. Art, travail, révolte. 1870 – 1914 » que j’ai pu la visiter. Une expérience moins sensuelle évidemment qu’un contact direct avec les œuvres, mais une source très riche pour rendre compte, par l’art de cette époque, du mouvement d’industrialisation qui agitait alors la France.

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Chanter le travail : "Les mains d'or" de Bernard Lavilliers

C’est une idée que j’avais depuis longtemps en tête et que je me décide enfin à mettre en œuvre. J’ouvre aujourd’hui dans mon bloc-notes, sous ce titre générique « Chanter le travail », une nouvelle rubrique. Je présenterai ainsi de temps en temps des chansons qui traitent du travail, directement ou de côté.

Après en avoir beaucoup cherché, la cueillette que j’ai pu réaliser de ces chansons me conduit au constat que chanter le travail, c’est rarement l’enchanter. En effet, les textes en véhiculent le plus souvent une vision négative. Cela n’est guère surprenant car les chansonniers se font les interprètes de leur temps et le travail a mauvaise réputation. Cela ne changera probablement que lorsqu’au lieu d’être soumis à l’impératif productiviste, il sera conçu à la main des hommes et pour qu’ils y déploient la richesse de leur humanité.

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"Nous paysans", l'histoire animée des mutations agricoles

Fin février, France 2 a diffusé un magnifique documentaire sur les mutations qu’a connu ces cent dernières années le travail agricole dans les campagnes françaises : « Nous paysans » de Fabien Béziat et Agnès Poirier.

Nous paysans L'ancien et le nouveau
Quand le nouveau passe devant l'ancien...

Ce qui en fait à mes yeux la grande valeur, outre la qualité de sa construction, c’est la superposition toujours pertinentes d’images d’archives [1] sur le récit raconté par Guillaume Canet ou sur les paroles de paysans d’aujourd’hui.

Je vous suggère, si ce n’est déjà fait, d’aller le visionner sur le site de France 2 où il est encore visible jusqu’au 24 avril 2021.

Pour vous donner un avant-goût de ce que vous allez découvrir, voici l’introduction du film qui affiche clairement son ambition :

Il raconte en image l’histoire des bouleversements du travail de la terre dont j’avais rendu compte dans un article de 2017 que vous pouvez aussi consulter : Une révolution agricole à bout de souffle.

 

[1] Pour faire ses choix très judicieux, Fabien Béziat a collecté 500 heures d’images d’archives qu’il est allé chercher « du côté des cinémathèques régionales (films amateurs) et des actualités filmées des fonds plus traditionnels (Gaumont Pathé, Lobster, Ina…) » (source : entretien du 23 février 2021 pour le CNC).


« The Mechanicals » de Leon Ford ou le travail mort ressuscité

J’ai découvert cet étonnant court métrage grâce à Jean-Patrick Abelsohn de l’Université Populaire Mantoise qui avait engagé une saison de réflexions et conférences intitulée « Autour du travail ». Elle fut malheureusement interrompue par le premier confinement.

Je vous incite à regarder ce petit film jusqu’au bout, il le mérite – de toute façon, si vous vous arrêtez avant, vous ne comprendrez rien !

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Une guerre mondiale, sociale, est-elle en cours ?

Bernard Thibault [1] siège depuis 2014 en tant que représentant des travailleurs au Conseil d’administration de l’Organisation Internationale du Travail. Sur la base de cette expérience, iI est intervenu sur « l’état social du monde et le rôle de l’OIT » dans le cadre d’un diner-débat organisé par l’Association tripartite des auditeurs de l’INT [2]. Cet article, que j’ai rédigé pour la revue 3D de l’Association, rend compte de son intervention et des réponses qu’il a apportées aux questions qui lui ont été posées.

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Une nouvelle année pour retrouver de la chaleur dans les rencontres humaines ? !

L’année dernière, j’avais titré mes vœux « 2020, une année sans faute ? » en soulignant que 20 sur 20 dans une scolarité, c’était la meilleure note que l’on pouvait obtenir. Le point d’interrogation laissait certes une certaine marge de manœuvre dans laquelle pouvait s’engouffrer une réalité moins glorieuse. Mais là quand même, elle a fait fort ! Comme quoi les vœux ne sont pas un exercice de divination et, aussi joyeusement qu’on les prononce, n’ont aucune prise sur l’avenir. C’est une politesse adressée à tous et une fenêtre ouverte sur l’espérance. Compte-tenu de la très mauvaise note obtenue par 2020 et de la présence toujours aussi active aujourd’hui d’une pandémie qui lui vaut ce très mauvais score, quelle fenêtre ouvrir lorsque sonneront les douze coups de minuit ?

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Le tambour chamanique Sami, une représentation de la place des hommes dans le monde

Cet article [1] vient compléter celui que j’ai publié en mai dernier : Vivre et travailler dans des climats extrêmes : l’exemple Lapon. Il explore plus avant la manière dont le profond respect de la nature éprouvé par les anciens Samis dans leur vie et leur travail s’est à la fois manifesté dans leur conception du monde et en même temps appuyé sur elle, en utilisant les portraits qu’en dressaient les tambours chamaniques.

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Le Greco : c’est dans la valeur donnée à l’œuvre que se reconnait le travail

Le Greco est essentiellement connu pour ses peintures religieuses ou ses portraits. Il est donc bien difficile, quand on tient un bloc-notes culturel sur le travail et qu’on est un grand admirateur de l’art passionné du Crétois [1], d’y glisser une de ses œuvres. Quel dommage ! Mais heureusement, grâce à la rétrospective que lui a consacrée le Grand Palais l'hiver dernier [2] et à quelques recherches complémentaires, j’ai pu découvrir trois tableaux qui pouvaient trouver légitimement place dans mon blogue. Les voici, accompagnés de quelques commentaires ou analyses.

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