Les shadoks, ces héros du labeur inefficace

Le 29 avril 1968, quelques jours avant l’occupation de la Sorbonne qui allait inaugurer la série des évènements de mai et juin, apparaissait sur les écrans de télévision, à un moment de grande écoute [1], une sorte d’OVNI du dessin animé : l’histoire croquignolesque des shadoks et des gibis. Jeune adolescent à l’époque, j’en garde un souvenir tendre et amusé, ravivé il y a peu par le visionnage de certains épisodes, complété de quelques lectures [2].

Dès les premières images, le ton était donné : des dessins sommaires à base de lignes, de la musique concrète, des caricatures d’animaux, un conteur à la voix inoubliable énonçant doctement une histoire ou des maximes absurdes, une intrigue abracadabrante… Cette création du Service de recherche de l’ORTF [3] a divisé les spectateurs. Il y avait ceux qui ont adoré cette apologie du non-sens et ceux qui critiquaient le vide de sa pensée ou son mauvais goût. Il faut dire qu’à l’époque, le dessin animé de référence était celui de Walt Disney, léché et bien pensant. Heureusement, ceux qui soutenaient l’initiative furent bien plus nombreux que ceux qui la vouaient aux gémonies, et pendant 3 saisons, nous avons pu suivre les inénarrables péripéties des shadoks et des gibis [4].

Mais si j’en fais état ici, dans mon bloc-notes, ce n’est pas seulement parce que j’en ai aimé l’ironie et l’inventivité constante, ou parce que c’est un bel exemple d’innovations cumulatives [5], c’est aussi parce que les shadoks sont la seule espèce animale connue qui ait un rapport monomaniaque au labeur : ils travaillaient avec obstination jusqu’à l’épuisement, pour un résultat toujours décevant.

Plantons d’abord le décor avec quelques dessins tirés du storiborde [6] du premier épisode.

Planètes sdk

Texte 1

Texte 2

But terre
Extrait du storiborde de l’épisode 1, série 1

Les shadoks et les gibis ont donc le même but. La première saison est consacrée à leur compétition pour l’atteindre les premiers. Chacun de son côté a construit une fusée, mais pour qu’elle les convoie jusqu’à la terre, son réservoir doit être rempli d’un carburant puissant. Alors que les gibis ont un procédé qui leur permet d’en extraire un à partir de l’atmosphère, le Cosmogol C999, les shadoks eux n’en ont pas. Ils forment donc le projet d’aspirer vers leur planète cette précieuse énergie gibie grâce à une Cosmopompe (épisode 5). C’est probablement du fait de ce scénario initial que Jacques Rouxel, l’inventeur des shadoks, en a fait des animaux qui toujours pompaient, pompaient, pompaient.

5 La cosmopompeL’épisode ci-dessous fournit un bel exemple de leur persévérance dans l’effort, malgré l’échec...

L’inefficacité de leurs tentatives ne les désarme donc pas. Ils sont en effet animés par une logique implacable et insensée : « la fusée shadok avait une chance sur un million de marcher, alors ils se dépêchaient de bien rater les 999 999 premiers essais. Pour être sûr que le millionième marche ».

Jacques Rouxel donne une définition de cette « logique » : « L’esprit shadok, c’est le non-sens. Le non-sens consiste à imaginer des histoires ou des raisonnements qui ont l’air bien extérieurement, mais qui ne tiennent pas debout. Le non-sens ou plus exactement l’humour est une gymnastique hygiénique et intellectuelle » [7]

En vertu du principe bien connu selon lequel celui qui n’a qu’un marteau voit tous les problèmes en forme de clou, les shadoks résolvent tous les leurs par pompage. C’est ce qu’illustre magnifiquement cet épisode : 

Résoudre des problèmes, c’est effectivement le but de tout travail. Mais peut-on appeler travail ce qui n’en résout jamais ? En fait, la série dissocie ses deux versants habituellement étroitement liés l'un à l'autre : d’un côté une activité ingénieuse et de l’autre la production qu’elle vise et pour laquelle cette activité a été conçue. Chez les shadoks l’activité (le pompage) n’aboutit jamais à rien, chez les gibis, les productions (une fusée, le Cosmogol, des télévisions…) s’obtiennent sans rien faire ; il leur suffit d’arroser pour que les usines poussent. Au fond, le travail des shadoks n’est pas insensé, il est inefficace. Ce n’en est donc pas un. Les gibis produisent eux sans travailler, comme par magie. Ils ne travaillent donc pas. C’est le contraste entre ces deux mondes qui fait aussi le charme de ce feuilleton !

*****

J’invite ceux qui n’ont pas la chance de connaitre cette œuvre atypique d’en explorer plus avant les malices – les autres aussi évidemment, pour siroter de la nostalgie.

On peut en consulter les 4 saisons (les 3 saisons originales diffusées entre 1968 et 1973 et la quatrième produite et diffusée en 2000 par Canal +) sur Madelen, le site de diffusion de l’INA ou sur YouTube ou en emprunter les DVD dans des médiathèques.

Je vous conseille de les regarder comme ils ont été diffusés : un épisode à la fois, en début de soirée. C’est comme cela qu’on peut le mieux les apprécier.

Pour terminer, voici quelques aphorismes shadoks dessinés par jacques Rouxel [8], à ne pas mettre entre toutes les mains.

Fdts pensée ShdJacques Rouxel, Les fondements de la pensée shadok, 1994
Dans la marine 3Jacques Rouxel, Dans la marine…

 

 

[1] Chaque épisode durait 2 minutes ; il succédait au Journal télévisé du soir.

[2] J’ignorais tout de la genèse des shadoks, lacune que j’ai d’abord comblé grâce à une conférence de Sébastien Denis, Les shadoks au travail, qu’il avait prononcée  au Rendez-vous de l’histoire de Blois (octobre 2021). C’est en l’écoutant que m’est venue l’idée de cet article.

[3] L'Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) assurait la radiodiffusion et la télévision publique, la gestion des émetteurs et la production audiovisuelle nationales et régionales. Il a été divisé, en 1975 en 7 sociétés autonomes. Son service de recherche, créateur des Shadoks, a été intégré dans l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), l’une de ces 7 sociétés.

[4] Source : Thierry Dejean, Les shadoks de Jacques Rouxel, Hoëbeke, 2018

[5] Le succès de ce feuilleton tient à la multitude d’influences et d’innovations dont il a bénéficiées. A tout seigneur, tout honneur, l’histoire d’abord imaginée par Jacques Rouxel, qui trouvait son inspiration chez Alphonse Allais ou dans le goût britannique pour le non-sens et pour le dessin du côté des Comics trips américains (Snoopy, Mafalda…) ; l’animographe, une machine à faire les dessins animés inventée par Jean Dejoux qui simplifiait le processus de production et diminuait le nombre d’images nécessaires (5 à 6 images par seconde au lieu de 24) ; la musique concrète dont la paternité est attribuée à Pierre Schaeffer, par ailleurs directeur à l’époque du Service de la recherche… (Source : Les shadoks de Jacques Rouxel)

[6] Pour franciser story-board, « scénarimage » ou « scénario en images » sont proposés. Il me semble qu’on se faciliterait la vie, quand un vocable étranger est dominant, à tout simplement en franciser l’orthographe.

[7] Cité par Thierry Dejean et Marcelle Ponti-Rouxel, Jacques Rouxel, les shadoks, une vie de création, Hachette - Edition du Chêne, 2012, page 266

[8] Source : Jacques Rouxel, les shadoks, une vie de création


Travailler avec les animaux

Ce texte est le troisième et dernier volet d’une série d’articles consacrés à la relation que nous nouons dans le travail avec les animaux. Il succède ainsi à Rosa Bonheur et le travail animal : « Le labourage nivernais » et Du travail animal.

A nouveau, je m’appuierais sur un tableau de Rosa Bonheur car il met bien en valeur cette relation et permet de souligner quelques unes de ses caractéristiques. Il s’agit cette fois-ci du Berger des Pyrénées donnant du sel à ses moutons, conservé au Musée Condé de Chantilly.C’est à mon avis une des œuvres les plus abouties de Rosa Bonheur. Elle plut tellement à son commanditaire, le duc d’Aumale, que celui-ci paya à l’artiste le double du prix qu’elle lui en demandait [1].

Rosa_Bonheur_berger donnant du sel à ses moutons
Rosa Bonheur, Berger des Pyrénées donnant du sel à ses moutons, 1864

Lire la suite "Travailler avec les animaux" »


Du travail animal

Cet article est une réflexion qui s’inscrit dans le sillon ouvert le mois précédent avec Rosa Bonheur et le travail animal : « Le Labourage Nivernais ». Je vous invite donc, si ce n’est déjà fait, à lire ce dernier car il constitue les prolégomènes esthétiques et sensibles de celui de ce mois-ci. 

Dans Le Labourage Nivernais, les hommes, instigateurs de la situation dans laquelle les bœufs se trouvent embarqués, sont certes présents. Mais l’orientation picturale majeure de son autrice, sa sensibilité propre lui fait privilégier le portrait animal. Ce sont eux sur lesquels elle exerce le plus finement sa palette. « Je ne me plaisais », dira t’elle à sa biographe, « qu’au milieu de ces bêtes, je les étudiais avec passion dans leurs mœurs » [1].

Lire la suite "Du travail animal" »


Rosa Bonheur et le travail animal : « Le Labourage Nivernais »

L’économie de l’art et les jugements esthétiques n’avancent pas du même pas, ni dans les mêmes directions. Au trébuchet de sa notoriété ou du prix de vente de ses œuvres, Rosaline Bonheur a été la peintre la plus reconnue de son temps. Cela l’a mise très jeune à l’abri de tout besoin et lui a permis de vivre en châtelaine à Thomery, dans la région parisienne. Mais elle est aujourd’hui ignorée du plus grand nombre : l’inverse de ce qui est arrivé à Vincent Van Gogh qui n’a vendu qu’une seule de ses toiles de son vivant et dont l’œuvre est aujourd’hui reconnue comme un des sommets de la peinture occidentale du XIX° siècle.

En amont d’une exposition-rétrospective qui s’ouvrira au Musée d’Orsay en octobre prochain pour saluer le bicentenaire de sa naissance [1], je me propose d’analyser un de ses tableaux majeurs, le labourage nivernais ; une œuvre qui donne la place principale à des animaux de trait et me servira de support à une réflexion sur le travail animal.

Lire la suite "Rosa Bonheur et le travail animal : « Le Labourage Nivernais »" »


Militaire ou civile, la folie nucléaire

"Les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelques fois des bandits, les peuples jamais"

Victor Hugo, 1860, condamnant le saccage du Palais d'été à Pékin par des troupes franco-anglaises

En hommage au peuple Ukrainien

 

La guerre en Ukraine éclaire violemment les zones d’ombre des thèses pro-nucléaires portées par de nombreux candidats à l’élection présidentielle en France. Ils sont en effet 8 sur 12 à vouloir son maintien ou son développement [1] ; seuls Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Philippe Poutou veulent sortir du nucléaire. Le favori des sondages, Emmanuel Macron, vient d’indiquer qu’il donnerait son accord, s’il était réélu, pour la construction d’une première tranche de six réacteurs et une mise à l’étude de huit autres.

Les arguments nucléodoules [2] peuvent être résumés ainsi : certes, l’énergie nucléaire est dangereuse, mais ce danger en France est maîtrisé ; c’est une énergie décarbonée qui est un atout dans la lutte contre le réchauffement climatique ; elle favorise l’indépendance énergétique par la diversification des sources d’approvisionnement en énergie fossile [3] qu’elle permet.

Lire la suite "Militaire ou civile, la folie nucléaire" »


L’émancipation des femmes, aussi une affaire d’hommes

Je profite de cette Journée internationale des droits de la femme pour exhumer un texte qui montre qu’elles n’ont pas été seules à souhaiter leur émancipation, y compris à une époque, le XIX° siècle, où leur infériorité était absolument consacrée par l’idéologie masculine et le droit. Il est l’œuvre de Léo Frankel, un ouvrier hongrois membre de la première Internationale. Installé à Paris depuis 1867, il s’engagea au service de la Commune et de son ambition révolutionnaire. Il y dirigea notamment la « Commission du travail, industrie et échange ».

Ce texte est extrait d’un article intitulé « Réponse à quelques sophismes conservateurs » qui paru le 01/01/1872 dans L’Emancipation [1].

Lire la suite "L’émancipation des femmes, aussi une affaire d’hommes" »


L’Utopie de Thomas More, aux prémices de l’idée de revenu universel ?

L’idée de revenu universel revient en France dans le débat public à l’occasion des élections du premier semestre 2022 [1]. Cinq ans auparavant, dans les mêmes circonstances, j’avais essayé de clarifier cette notion, en la distinguant de nombreuses variantes dont elle peut faire l’objet et qui en masquent la vraie nature et l’originalité (voir Le revenu universel, fossoyeur ou rédempteur du travail ?).

Beaucoup voit dans Thomas More, un humaniste Anglais du XVI° siècle, un précurseur de cette idée qu’il aurait exposée dans son œuvre la plus connue, l’Utopie [2].

Lire la suite "L’Utopie de Thomas More, aux prémices de l’idée de revenu universel ?" »


Le chant du bonimenteur pour attirer le chaland

Il est des professions dans lesquelles chanter pour s’encourager dans l’épreuve est une pratique courante. Ces chants d’ailleurs ont parfois une longue histoire et un riche répertoire. C’est le cas notamment de ceux des marins ou des soldats. Mais vient moins spontanément à l’esprit que les commerçants aussi, dans les marchés, peuvent utiliser le chant pour attirer les passants vers leurs étals…

Pour inaugurer, avec le piment d’un soupçon d’étrangeté, cette nouvelle catégorie, voici donc un exemple chinois. Ça se passe dans une rue de Tianjin [1], une grande ville portuaire située à 130 kilomètres de Pékin. Il est suivi d’un extrait, tiré de ma vidéothèque de voyage familial, dans lequel un camelot de Hong Kong donne à ses boniments une vigueur comique accentuée par les modulations de sa langue à tons…

Lire la suite "Le chant du bonimenteur pour attirer le chaland" »


2022, une année pour préparer l’avenir ou préserver le passé ?

Le variant Omicron du Covid bat des records de diffusion planétaire. En France, il s’invite au pied de l’arbre de Noël et des fêtes du nouvel an. Autour de 200 000 contaminations par jour, il assurera une vaccination même de ceux qui s’y opposent. Aussi, mon premier vœu pour la nouvelle année fait écho à cette actualité pandémique : je souhaite à tous de la traverser sans autre tracas de santé que des choses bénignes dont on se relève avec juste un peu de patience.

Mais 2022 sera aussi en France une année électorale majeure puisque nous aurons à choisir le Président de la République et la représentation parlementaire.

Lire la suite "2022, une année pour préparer l’avenir ou préserver le passé ?" »


Peinture chinoise et représentations du travail

Si les lettrés ont privilégié la peinture d’idées et l’ont centré sur la relation de l’homme au monde qui l’entoure (voir l’article « La peinture chinoise des lettrés ou comment célébrer l’harmonie de l’homme avec la nature »), la peinture chinoise ne s’est pas limitée à ce thème, ni à ce style. Elle plonge loin dans le temps ses racines, même si ses œuvres les plus antiques sont rarement parvenues jusqu’à nous. La peinture savante n’est qu’une de ses branches, qui apparait au X° siècle sous les Sòng et ne s’est imposée qu’à partir de la dynastie Yuán [1] (1280 – 1367). Dans cette autre peinture – distinguons la de la peinture des lettrés en la qualifiant de professionnelle [2] –, les représentations du travail restent toutefois peu fréquentes. Il existe néanmoins quelques exceptions notables. Ce sont certaines de celles-ci que je me propose de présenter dans ce deuxième article.

Commençons par les témoignages les plus anciens.

Lire la suite "Peinture chinoise et représentations du travail" »