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Les risques psychosociaux sont-ils un objet scientifique ?

Un Dictionnaire des risques psychosociaux aux mensurations impressionnantes vient de paraître : 883 pages, 314 entrées, 251 contributeurs venant de « tous les champs disciplinaires s’intéressant à la souffrance au travail : psychosociologie, ergonomie, médecine du travail, droit du travail et de la sécurité sociale, sciences de gestion, philosophie ». L’intention est évidemment louable : apporter de la clarté là où règne la confusion, les peurs, les amalgames, les querelles de chapelles doctrinales, le conflit des intérêts économiques et sociaux, parfois la mauvaise foi. Ce n’est d’ailleurs sûrement pas un hasard si tous les accords d’entreprise et toutes les formations censées prévenir les risques psychosociaux commencent par préciser ce qu’ils sont. Il est donc parfaitement logique que deux membres du Centre de recherche sur les risques et les crises des Mines se soient lancés dans cette entreprise éditoriale, en ouvrant les vannes de la pluridisciplinarité.

Mais en même temps, de la consultation de ce volume musclé et de quelques une de ses entrées significatives, se dégage un certain malaise : pourquoi un tel champ de mines autour des mots ? Ces controverses à leur sujet sont le signe de quoi ? Bien évidemment, ce n’est pas le rôle d’un dictionnaire que d'y répondre. Mais, d’une certaine manière, par son existence et sa forme, il offre un début de réponse. Dans l’introduction, les deux pilotes de l’initiative déclarent en effet : « jamais sans doute un objet scientifique (c'est moi qui souligne) n’a donné matière à une telle prolixité voire à une telle illisibilité ». L’expression est lancée qui trouve sa confirmation dans le choix des rédacteurs, qui n’ont ouvert leurs colonnes qu’à des scientifiques ou des experts et non pas à des syndicalistes employeurs ou salariés ou à des directeurs de ressources humaines par exemple. Les risques psychosociaux seraient un objet scientifique et on pourrait sortir de la polémique et de l’illisibilité grâce aux sciences humaines.

Mais qu’est-ce donc qu’un objet scientifique pour les sciences humaines ? On n’en trouve pas de définition dans ce dictionnaire, mais on comprend à la lecture de différentes entrées qu’il faut entendre par là qu’il s’agit d’un objet de travail et de réflexion pour la communauté des chercheurs en sciences humaines. Au fond, ce qui créerait un objet scientifique, c’est l’intérêt que lui porte une certaine communauté scientifique. Elle n’est toutefois pas la seule dans ce cas, et la même logique d’imputation peut nous conduire tout aussi bien à dire que c’est un objet syndical ou entrepreneurial ou juridique, etc.

Mais quel est cet « objet » qui intéresse tant ? On pourrait s’attendre dans un dictionnaire centré sur lui qu’il bénéficie d’une entrée magistrale, d’une réflexion épistémologique cherchant à le cerner. Mais non. Il y a bien un article « risques psychosociaux », mais il est consacré à son évaluation économique et non pas à son essence - évaluation surréaliste d'un objet indéfini et insaisisable. L’index plus fourni qui les pointe renvoie à deux pages dans lesquelles il n’y est pas fait référence, comme si donc c’était un objet indéterminé et fuyant. Ce qui d’ailleurs n’est pas faux. C’est en effet une expression construite récemment qui semble trouver sa première utilisation officielle dans une circulaire du Ministère du travail de 2002 sur le Document unique d’évaluation des risques professionnels. C’est une notion-ombrelle dans laquelle la puissance publique rassemble des phénomènes tels que le stress professionnel ou les violences au travail. Ce regroupement a un intérêt majeur d’un point de vue réglementaire, puisqu’il permet d’assimiler ces phénomènes  aux risques professionnels et donc de leur appliquer, sans autre forme de procès, toute la quatrième partie du Code du travail consacrée à la santé et la sécurité au travail.

C’est cette assimilation, combinée à l’émotion soulevée par des cas devenus publics de souffrance au travail ayant pu conduire à des suicides, qui a assuré l’ancrage de cette notion dans les entreprises et l’a introduit dans le débat public sur le travail. Si les troubles psycho-sociaux c'est à dire les effets pathologiques du travail sur la subjectivité, la santé ou la dignité des travailleurs, se développent, cela ne fait pas tant de ces risques un objet qu’un problème politique, social et économique. Un πρόβλ̀ημα (probléma) en grec, c’est ce qui est jeté devant nous et forme un obstacle qui appelle une résolution. Ce qui est en son principe, c’est la réflexion et l’action qui permettent de l’écarter.

Si les risques psychosociaux étaient un objet scientifique, les sciences humaines pourraient légitimement s’en saisir comme d’un terrain d’observation permettant d’accroitre leurs connaissances sur les réalités humaines. Mais s’ils sont un problème, alors la contribution des sciences humaines est attendue aussi sur la question de leur résolution. Il ne faudrait pas alors que la division du travail en leur sein, les conflits d’écoles ou de discipline ou d’interprétation, leur concurrence au sein de l’Université, ajoutent leurs troubles propres à la perplexité des acteurs dans les entreprises, dirigeants et salariés. Cela pourrait être l’occasion de dépasser la juxtaposition d’articles confiés à différents auteurs pour aller vers de belles coopérations et synthèses pluridisciplinaires. En effet, ce que l'on sait des raisons de ces troubles, c'est qu'elles sont multiples et cumulatives. Elles peuvent provenir de n'importe quel registre de la vie au travail et de toutes les constructions humaines qui l'anime. Ce problème n'appartient donc en propre à aucune discipline, ni à aucun acteur, mais à tous ceux que la vie des hommes intéresse. A ceux-là, nous leur conseillons d'utiliser comme boussole cette ressource que Descartes accorde à tous, le bon sens, et de ne pas se perdre dans des édifices verbaux qui rendent incompréhensible ce qui déjà par nature n'est pas simple... mais qui le devient subitement dans un dialogue authentique et contextualisé, heureusement toujours possible.

 

Dictionnaire des risques psychosociaux, sous la direction de Philippe Zawieja et Franck Guarnieri, Seuil, Paris, 2014.

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lysiane cantin

Ton article lui au moins a le mérite d'être clair...

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