Peut-on manager pour renforcer le lien social en entreprise ?
De la productivité du travail et de certaines de ses conséquences…

« Faire Président » sous la V° République

L’ouvrage rédigé par deux journalistes du Monde à partir des entretiens réguliers qu’ils ont eus avec François Hollande[1] a été largement et négativement commenté. Moi, je l’ai lu avec intérêt et deux questions, moins politiciennes : qu’est-ce que cela dit du travail politique, et comment peut-on en juger ? Cela m’a d’ailleurs conduit à ne pas m’inscrire dans la condamnation médiatique dont il a été l’objet. Je reviendrais sur ce point en conclusion. Mais auparavant, je me propose de suivre les traces du travail présidentiel, essaimées tout au long de l’ouvrage, et d’en chercher le sens.

Le matériau, ses limites et son mode d’exploitation

Ce livre s’appuie sur 61 rencontres avec François Hollande, étalées sur cinq années (depuis les derniers mois de sa campagne en 2012 jusqu’en août 2016). Elles représentent plus de cent heures d’entretiens.

Pour le Président, c’était «  d’une certaine façon pesant. C’était un exercice où j’étais amené à justifier, expliquer, donner du sens… dans le moment. C’est toujours plus facile rétrospectivement de redonner de la cohérence (…) Et en même temps, (c’était) utile pour que je puisse moi-même éclairer mes propres réflexions sur ce que je faisais et clarifier ce que j’engageais dans l’action quotidienne »[2].

C’est effectivement là que réside l’originalité et l’intérêt de ce texte : dans la restitution, par l'auteur même des actions, de commentaires ou d’explications à chaud, livrés parfois crûment, sans souci du qu’en dira t’on.

Les limites de l’exercice, c’est l’omniprésence des journalistes. Ils ne savent pas s’effacer derrière celui qu’ils interrogent et ne cessent d’ajouter leurs propres commentaires aux propos de François Hollande. Un exemple ? « Il ne l’avoue pas, mais il se dit (sic) que si (Ségolène Royal) échoue (lors de la Présidentielle de 2007), il y aura un flambeau à ramasser »[3]. On se croirait revenu au Moyen âge, lorsqu’il fallait à tout prix que celui qu’on questionne « avoue » ce qu’on est persuadé qu’il pense ou qu’il a fait…

Aussi ai-je établi une sorte de cordon sanitaire à l’intérieur du texte, en ne prenant en compte que les propos du Président et les descriptions des situations ou actions dont les journalistes étaient témoins. Il serait d’ailleurs souhaitable qu’un jour soit publiée l’intégralité des entretiens avec une présentation introductive succincte de chaque rencontre : date, lieu, contexte...

Ainsi épuré, le texte donne d’inédits éclairages sur ce travail exceptionnel qu’est celui d’un Président, et ses conditions.

Le travail Présidentiel

Le travail se distingue des autres activités humaines par son but : produire des biens ou rendre des services. Que produit donc un Président de la V° République ou quel service rend-il ? C’est dans la Constitution qu’il faut d’abord aller chercher la réponse, puisque c’est elle qui définit sa mission :

« Le Président de la République veille au respect de la constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’Etat. Il est garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités »[4]

Afin de pouvoir exercer cette mission générale de vigilance et de protection de la nation, les articles 8 à 18 lui attribuent des pouvoirs dont il est le seul à disposer : nomination et démission du Premier ministre, présidence du Conseil des ministres, promulgation des lois, soumission de projets de loi au référendum, dissolution de l’Assemblée nationale, nomination aux emplois civils et militaires de l’État, accréditation des ambassadeurs, chef des armées, prise de mesures en cas de menace grave et immédiate pesant sur la nation, droit de grâce à titre individuel, communication aux assemblées et au Congrès. Ce sont là des pouvoirs éminents qui placent le Président en représentant de la France et des Français, et à leur service. Cela définit certes son domaine et ses capacités d’actions, mais ne dit rien de son travail réel, quotidien.

L’ouvrage de Davet et Lhomme vient en revanche apporter des réponses à cette question et les illustre avec de multiples exemples. Le Président de la République y apparait ainsi au cœur de quatre processus interdépendants. On pourrait qualifier les deux premiers de majeurs ou finaux :

  • Représenter les Français (devant eux-mêmes et à l’étranger)
  • Décider (d’une nomination, d’une politique, d’une intervention militaire…)

Les deux autres relèvent d’une logique de moyen au regard des précédents :

  • Diriger ou animer des hommes ou des équipes: directement dans le cas de son Cabinet ou médiatement s’agissant des fonctionnaires chargés de la logistique de l’Élysée ou du Conseil des ministres ;
  • Communiquer avec des individus, à des collectifs ou des peuples

Chacun d’entre eux mériterait un développement, mais je me limiterai aux deux premiers car ils suffisent à cerner la spécificité du travail présidentiel.

Faire Président

François Hollande utilise deux fois, dans ces entretiens, cette expression originale pour rendre compte de la situation exceptionnelle dans laquelle il s’est trouvé soudainement projeté, par la grâce d’une victoire électorale. Elle rend compte d’une sorte de transfiguration :

  • «il faut faire attention, on est saisi par la situation, il ne faut pas faire Président avant de l’être. On ne s’appartient plus après »[5]
  • « Le regard sur moi a changé (…) C’est du jour où l’on est Président que l’on fait Président. Cette fonction, il faut s’en pénétrer»[6]

On ne naît pas Président, on le devient et quand on l’est devenu, on doit le faire pour habiter la fonction. « Faire » en l’occurrence, c’est agir sur soi, c’est passer de la personne au personnage. Persona en latin a d’abord désigné un masque de théâtre, puis le rôle qui lui était attribué. Plusieurs usages modernes du mot rejoignent cette étymologie latine : un personnage, c’est une « personne fictive, mise en action dans un ouvrage dramatique », mais aussi un « rôle que l’on joue dans la société »[7]. Mais à la différence du jeu théâtral, le texte et les postures de ce rôle ne sont pas pré-écrits ; il faut les inventer tous les jours et les adapter à la diversité des situations rencontrées. C’est une création permanente dans laquelle la personne qui porte le personnage n’est pas libre. Elle est encadrée et contrainte par une prescription visible et invisible, portée par son éthique, la coutume et le public. Faire Président, c’est une action sur soi, à la fois banale et exceptionnelle.

Elle est banale parce que commune à toute relation de service dans laquelle les exigences comportementales sont fortes : un garçon de café[8], une hôtesse de l’air, un prêtre ou un croquemort[9] y sont également assujettis. Mais elle est exceptionnelle du fait de l’ampleur de la fonction. Faire Président, c’est représenter la France et les français dans tous les moments de la vie publique, c’est donc faire aussi comme s’ils étaient Un.

La difficulté de la représentation Présidentielle est inscrite dans la nature même de la démocratie. En effet, le Président est élu par un camp, mais doit représenter la France et l’ensemble des Français, et par conséquent aussi l’autre camp. Aussitôt désigné, il doit donc déposer les armes et signer la paix avec ses adversaires, ce qui évidemment ne dépend pas que de lui et ne saurait guère durer car l’unité du peuple et de ses élus, dans une société complexe ou bousculée, est une fiction.

« C’est hélas dans les moments de drames, d’épreuves, que l’on a une espèce d’élévation de l’esprit. Dans le malheur, la guerre, l’action, la sécurité, il y a un besoin d’incarnation. Quand ça va mal, on cherche le chef, on attend le chef »[10], remarque François Hollande au lendemain des attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher en janvier 2015. Leurs circonstances, l’émotion qui a saisi le pays, les soutiens adressés du monde entier, lui ont permis pour la première fois dans son quinquennat de faire prévaloir l’unité et le rassemblement. Chacun a pu le constater. Mais c’est dans les commentaires réalisés au moment des attentats de novembre 2015 qu’il exprime le plus clairement comment il a essayé d’articuler ce qu’il est avec ce qu’il pensait devoir être, comment, en ces circonstances, il a cherché à« faire Président ».

François Hollande a présidé le 27 novembre 2015, dans la cour des Invalides, une cérémonie d’hommage national aux victimes des attentats et y a prononcé un discours. A son issue, les journalistes l’interrogent : « Vous nous aviez dit que dans votre discours vous diriez que (les victimes) étaient vos enfants ». « C’est vrai, leur répond-il, je ne l’ai pas dit, finalement. En tout cas, les miens, ils sont vivants. J’aurais eu un enfant, même vivant, sur les lieux, j’aurais pu le dire. Et puis, je ne voulais pas que mon hommage paraisse comme un hommage personnel »[11] On imagine le soliloque entre Hollande et le Président lorsqu’il met la dernière touche à son discours. Père d’enfants qui allaient au Bataclan et auraient pu y être le jour du massacre, l’émotion immédiate dépassée, il a écarté cette note personnelle, ne la trouvant finalement pas juste ou adéquate. De même dira-t-il lors de cette cérémonie : « je n’ai pas pleuré, mais j’étais ému quand même. Je savais que j’étais filmé, je faisais attention à ne pas trop exhiber. Je me contrôlais. Je savais que j’allais être tout le temps en gros plan, je ne voulais pas non plus montrer un geste qui aurait pu être interprété. Je voulais rester moi-même. Je me suis dit : je vais contenir mon émotion. Or il y a l’énoncé des noms… et les photos… C’est terrible »[12]. Faire Président, c’est donc effacer sa personne derrière la fonction ou chercher à la contrôler dans toutes les circonstances.

Cette tension de l’être vers le devoir-être se manifeste encore plus clairement à partir des échanges sur le débat qui a divisé la gauche sur la proposition présidentielle de déchéance de la nationalité française des binationaux ayant commis des actes terroristes contre des français.

« Moi, dira-t-il, je n’ai pas été élu pour faire l’état d’urgence, pour proposer la déchéance ou pour introduire de nouveaux moyens pour les parquets ou les autorités administratives pour lutter contre le terrorisme. Mais il s’est trouvé qu’il y a eu des attentats sans équivalent depuis la Libération… » (…) « On dit : “Il fait ça pour trianguler, affaiblir la droite.” (mais) si on confond l’unité nationale avec la manœuvre politique, la manœuvre politique vous déconsidère » et il poursuit : « Je sais que la droite, pour des raisons totalement de posture, ne veut pas m’offrir une révision de la Constitution, c’est ça la dimension tactique ! Si j’avais enlevé cette disposition [l’extension de la déchéance], il était clair que la droite aurait eu un prétexte tout trouvé pour dire : “On ne la votera pas » » (…) « C’est moi qui fais l’effort, le sacrifice. Moi, je n’ai pas été pour la déchéance. Je n’y suis pas favorable, mais j’étais prêt à faire cet acte, pour montrer que je reconnais tout le pays. C’est peut-être un symbole pour la gauche, mais son symbole principal, c’est un symbole d’unité. J’étais prêt à aller au-delà de mes convictions » [13]

Faire Président, ce n’est donc pas seulement contrôler ses émotions, c’est aussi être capable de renoncer à ses idées ou du moins les mettre en veilleuse, au nom d’une raison supérieure : l’unité nationale. Mais, on le voit, l’exercice de représentation est rendu encore plus difficile à cause de l’autre processus majeur associé à la fonction : décider, car décider c’est s’exposer aux désaccords publics, y compris de son camp. Un Président doit rassembler alors que ses décisions politiques divisent, voilà bien un paradoxe !

Décider, cela peut-il se décrire ?

Le film d’Yves Jeuland diffusé en 2015, Un temps de Président, donne de ce dernier une image sans relief. Lors d’une conversation, François Hollande revient sur ce sujet : « C’est la règle dans ce genre de films, comme il n’y a aucune réunion qui est montrée, (…) comme il n’y a pas de scène où il y a de la décision, de la délibération, le film tombe assez rapidement dans l’anecdote. (…) Patrick Rotman [auteur en 2013 d’un documentaire, Le Pouvoir, consacré aux premiers pas de Hollande à l’Élysée] avait aussi fait des images de l’Élysée. Les lieux de pouvoir se filment, les ambiances de pouvoir se filment, les Conseils de ministres, les réunions, oui… Mais le pouvoir lui-même ne se filme pas, parce que le pouvoir, c’est tellement intime… Une prise de décision, ça ne se filme pas. ».

La parole pourrait-elle mieux en rendre compte ? De la prise de décision elle-même, certainement pas, car décider ce n’est pas que choisir, c’est aussi s’embarquer, s’engager, et dans le cas d’un Président, y engager beaucoup d’autres. C’est une pesée intérieure dont on peut éventuellement décrire les termes, les influences, mais pas le basculement final. Qui par exemple aujourd’hui pourrait sérieusement prédire si François Hollande sera candidat à la Présidentielle de 2017 ? On peut peser les arguments dans tous les sens et donner son avis, mais seul celui qui décide réalisera la pesée finale, car c’est lui qui s’engagera, quelles qu’en soient les conséquences – qu’on lui annonce d’ailleurs sinistres : une série d’humiliations[14].

En revanche, le livre d’entretiens, s’il ne dévoile pas le mystère de la décision intime, fourmille d’exemples de processus qui y conduisent. Ils éclairent ainsi la manière dont François Hollande s’investit dans sa Présidence.

Une décision présidentielle à géométrie variable

Si la décision comme acte est intime, en revanche le processus décisionnel ne l’est pas. Il est même, pour sa plus grande partie, médiatisé sous forme de débat public. Dans la décision, le Président n’est jamais seul. Aussi faut-il distinguer les processus, selon la part qu’il peut y prendre. Je me propose d’examiner trois cas de figure de la décision présidentielle : dans sa dimension exécutive, dans les relations internationales et en matière de politique intérieure.

Je m’appuierai chaque fois sur un exemple concret qui me paraît symptomatique et suffisamment documenté dans l’ouvrage.

Le premier est relativement simple – même s’il est tragique – car il concerne une fonction exécutive du Président. En effet, François Hollande y agit en tant que chef des armées.

La décision présidentielle dans une fonction exécutive

Denis Allex, un agent de la DGSE, les services secrets français, a été envoyé en 2009 en Somalie afin d'entraîner les troupes du gouvernement fédéral de transition. Il a été capturé en juillet de la même année et est retenu en otage depuis cette date par des islamistes. Le directeur général de la DGSE informe le Président au début de l’été 2012 que ses services pensent avoir localisé l’endroit où il est retenu. « Je leur avais dit, déclare François Hollande, de continuer à faire ce travail de renseignement et d’envisager éventuellement une opération s’ils pensaient qu’elle était possible ». Puis, « Avant les congés de Noël, j’avais donné mon accord de principe pour que, si l’on avait la confirmation de son lieu de captivité une opération puisse être engagée, le 11 janvier 2013 ». Il motive ainsi son accord : « j’ai pris cette décision parce que j’ai compris que, pour la DGSE et son personnel, c’était vraiment un engagement qu’ils avaient au plus profond d’aller libérer leur camarade, et que la famille –  il avait rencontré la femme d’Allex – adhérait à ce projet ».

Début Janvier, un commando de la DGSE est prêt à donner l’assaut aux djihadistes. « J’ai demandé : « est-ce que toutes les conditions sont réunies ? ». Ils étaient sûrs à 90 % que c’était bien Allex dans la maison ». La nuit du 11 janvier, le Président suit le début des opérations en liaison avec la DGSE, puis part se coucher. « J’ai été réveillé dans la nuit, on m’a dit : « L’opération n’a pas marché, le type est mort… ». Allex en effet a été tué, mais aussi deux membres du commando. « Ils sont arrivés tout près, mais ils ont heurté l’un des gardes qui dormait à l’extérieur, ce qui n’était pas prévu. Il a été neutralisé, mais le bruit de la détonation a été suffisant pour donner l’alerte dans la maison et lorsque le commando est arrivé, il a été fauché par une rafale »

Fin janvier, François Hollande se rendra au Centre d’entrainement de la DGSE pour une cérémonie en hommage aux victimes et aux militaires blessés dans l’opération. Il dira : « C’est un échec parce qu’on n’a pas ramené l’otage. Maintenant, est-ce que cette opération devait être décidée ? Oui. J’en ai assumé la responsabilité. La famille d’Allex, celles des deux tués pour aller le chercher, le régiment, tous m’ont dit : « c’était notre devoir d’aller le chercher. Ça faisait trois ans et demi. Il fallait y aller ». Il poursuit : « C’est au premier mort que l’on mesure qu’on a pris une décision lourde, (mais) à chaque mort, on est saisi. Car oui, c’est moi qui ai décidé » (pages 465 à 468).

Tous les ingrédients du processus décisionnel sont ici rendus visibles, dans leurs grandes lignes : la préparation de l’action et l’expertise qui lui est associée, les motivations des acteurs, l’autorisation d’engagement de l’opération par le Président et ses raisons, les risques qui y sont attachés, l’échec et ses conséquences sur ceux qui ont agi en Somalie, sur leurs familles, sur leurs collègues, sur le Président lui-même. Ne manquent que les conciliabules, les réflexions, les hésitations, la dimension collective, associative, délibérative de l’action.

La décision présidentielle dans les relations internationales

Dans le deuxième exemple (pages 492 à 506), François Hollande agit en en tant que représentant de la France au sein de l’Union monétaire européenne. Sur cette scène, il n’a plus, comme dans le cas précédent, de pouvoir directement exécutif, mais un pouvoir d’influence, diplomatique, pour lequel il peut s’appuyer sur le poids politique de la France en Europe, et le pouvoir d’engager la France sur un accord.

En Grèce, en janvier 2015, une nouvelle majorité, dirigée par Alexis Tsipras, accède au pouvoir sur un mandat d’opposition à la cure d’austérité que subit le pays depuis 2010.  Depuis son accession au pouvoir, Tsipras cherche auprès de ses financeurs, notamment européens, à desserrer les contraintes qui pèsent sur son pays. Il est fraichement accueilli  par la plupart des pays de la zone Euro, notamment l’Allemagne. Pendant l’été, il doit négocier un nouvel accord avec l’Union européenne qui lui permette de faire face aux échéances de ses dettes. Au cours de ces longues négociations, François Hollande s’est engagé à soutenir la Grèce, qui doit faire face à l’hostilité de nombreux membres de l’Union européenne. Ses motivations dans cette affaire apparaissent doubles et indissociablement mêlées, partisane et Présidentielle.

Il déclare en effet à ses deux journalistes témoins : « Je soutiens Tsipras parce que c’est la Grèce, je le soutiens parce que je suis de gauche, et je ne veux pas qu’on puisse dire qu’une gauche différente de la mienne n’aurait pas sa place dans la zone européenne, je le soutiens aussi parce que la Grèce, c’est quand même la démocratie, la civilisation… ». Il leur dira également : « je fais (tout cela) parce que c’est plus important pour la France de défendre la conception européenne et parce que la France est liée à la Grèce. C’est la France, sous Giscard, qui a fait venir la Grèce dans l’Union européenne, c’est Jospin et Chirac qui ont laissé la Grèce entrer dans la zone Euro. Donc on se sent responsable. De plus, je pense que notre opinion publique est plus sensible à cette question. C’est toute une conception de la zone euro qui serait invalidée si la Grèce sortait ». Mais il dira aussi : « Notre intérêt est que ce qu’on a appelé « l’autre gauche » devienne la gauche. Tout simplement, il n’y a pas d’autre gauche, il y a la gauche ».

 Mais la décision évidemment n’appartient pas à la France. C’est une négociation. Il faut donc convaincre tous les acteurs pour qu’ils convergent. Un exercice délicat, de tous les côtés, aussi bien avec les pays qui sont sur une ligne dure (l’Allemagne, les pays baltes) qu’avec Alexis Tsipras  qui est un « partenaire difficile ».

A l’issue d’un feuilleton qui aura duré six mois, riche en rebondissements et en coups d’éclats, la Grèce signera, le 16 juillet 2015, un accord avec l’Union européenne et rentrera dans l’ordre européen.

Il est difficile de suivre les méandres de ces négociations, même probablement pour leurs acteurs. Mais François Hollande livre une sorte de discours de la méthode dans les relations européennes :

« Moi, j’essaie de trouver l’équilibre. Si l’on veut faire la paix en Ukraine, maintenir la Grèce dans la zone euro, qu’est-ce qu’il peut y avoir comme conditions ? J’essaie d’avoir une position qui puisse être comprise et partagée. Après, je passe mon temps à discuter, car c’est l’Europe, ça »[15]

 « (Comme Angela Merkel), je n’impose pas mon point de vue, mais je travaille pour qu’il puisse prévaloir à la fin. J’y passe du temps, non pas dans la gesticulation, mais dans le travail téléphonique »[16].

La décision présidentielle en matière de politique intérieure

Le 3° processus décisionnel est clairement celui qui fâche, qui rend particulièrement difficile l’unité nationale car les intérêts qui s’affrontent sont à la fois contradictoires et de plus en plus fragmentés. C’est celui qui porte sur la politique intérieure.

Dans ce processus, le Président, en droit, n’est pas en première ligne, comme l’ont montré les trois cohabitations de la V° république. En effet, la Constitution française partage le pouvoir, en la matière, entre le gouvernement et le Parlement :

« Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. Il dispose de l’administration et de la force armée » (article 20) et « Le parlement vote la loi. Il contrôle l’action du gouvernement. Il évalue les politiques publiques » (article 24).

Mais lorsque le Président dispose au Parlement d’une majorité, alors le pouvoir se déplace vers le Président. Le Premier ministre, certes, dirige l’action du Gouvernement, assure l’exécution des lois et exerce le pouvoir réglementaire (article 21), mais il voit son autonomie restreinte. C’est un binôme, de fait, qui oriente et impulse la politique de la France, dont la part de l’un et de l’autre n’est pas facilement identifiable. D’ailleurs, sur le rôle de chacun d’eux dans les décisions concrètes, l’ouvrage des journalistes du Monde n’apporte aucun renseignement, car ils sont tenus, l’un comme l’autre à une nécessaire solidarité – au moins pendant leurs mandats, et bien souvent au-delà.

Aussi, pour essayer d’approcher le travail Présidentiel dans le champ de la politique intérieure, je me suis intéressé à une position prise très tôt par François Hollande et qui l’a mobilisé tout au long de son quinquennat : la baisse du chômage.

Ce ne sera qu’une approche, car il est impossible de suivre à la trace les multiples chantiers économiques et sociaux dans lesquels le Président s’est trouvé impliqué personnellement, ni surtout les registres dans lesquels il a agi (réflexion, avis, échange, décision… ?), ce à quoi il a contribué.

J’ai relevé dans ses déclarations des idées directrices dans lesquelles il semble aller puiser pour s’orienter face aux évènements qui surviennent.

D’abord, il affirme la valeur de la politique et la nécessité qu’elle se traduise, pour les gens, dans des résultats :

« L’idée qu’avec une bonne communication, on peut avoir une bonne popularité est illusoire. On peut mettre un beau décor, si la marchandise est toujours la même, ça ne change rien, absolument rien. Ce qui est le plus important, c’est la politique, pas la communication. »[17]

Le 15 avril 2012, une semaine avant le premier tour de l’élection présidentielle, il déclare dans Le Journal du dimanche : « Le chômage n’est pas une fatalité. Et j’inverserai la courbe ». Dix jours plus tard, il persiste : Le prochain mandat doit permettre d’inverser la courbe, j’accepterai d’être jugé sur cette promesse ». Cette position, il la confirmera une fois élu, en septembre 2012, à la télévision : « Nous devons inverser la courbe du chômage d’ici un an », mais le chômage a continué de croître.

Questionné sur ce sujet en mars 2013 par les deux journalistes, il leur répond : « je continue à tenir sur cet objectif. Alors on me dit : “Mais on n’y arrivera pas…”. Peut-être qu’on n’y arrivera pas, mais si on dit qu’on ne tient pas, alors comment on mobilise les troupes ? »[18]

En mars 2014, il leur confie « L’économie, c’est de la psychologie. Dans une période d’incertitude et de signes de retour de la croissance, la psychologie est essentielle. ». Il conclut : « L’inversion de la courbe, ça aurait pu marcher ». Un mois plus tard, il déclarera publiquement : « si le chômage ne baisse pas d’ici 2017, je n’ai aucune raison d’être candidat, ou aucune chance d’être réélu ».

C’est la première fois qu’en France un Président s’engage ainsi, sur un indicateur simple de résultat.

Cela ne peut se comprendre que s’il considère en même temps que la politique qu’il conduit est de nature à créer des emplois et faire refluer le chômage. Il semble en être intimement convaincu : « il faut faire exactement le contraire de ce que disait François Mitterrand [« contre le chômage, on a tout essayé » avait-il déclaré]. Non, il faut encore essayer »[19].

Rompant avec une tradition de la gauche française, le Gouvernement mettra en place une politique de l’offre. François Hollande annoncera en effet aux Français lors de ses vœux pour 2014 qu’il va lancer un Pacte de responsabilité et de solidarité. Celui-ci aura pour but d’accroitre la compétitivité des entreprises, celle-ci étant le levier de la création d’emploi et de l’augmentation des rémunérations. Il espère ainsi pousser les feux de la croissance. « On ne peut pas avoir de résultats s’il n’y a pas de croissance, c’est un principe hélas mécanique »[20] dira-t-il aux journalistes.

Cela ne décrit pas son action au quotidien, mais pointe les deux grandes convictions qui semblent l’animer : engagement de résultat sur l’emploi et foi dans une économie de l’offre pour l’atteindre.

Mais cette foi, tout le monde ne la partage pas à gauche, et elle a généré au fur et à mesure du temps des oppositions grandissantes, y compris dans son Parti. Il en touche du doigt la cause lorsqu’il déclare :

« J’aurai vécu cinq ans de pouvoir relativement absolu, finalement, puisque c’est aussi ça la Ve République. J’impose à mon camp, qui n’y aurait sans doute pas consenti naturellement, des politiques que je considère comme justes »[21]

Au terme de ces cinq années, sa popularité est au plus bas, à un étiage jamais atteint par ses prédécesseurs. Cela correspond-il pour autant à une évaluation nationale de la qualité de son travail et de sa « performance » ?

Comment juger de ce travail ?

Présider la France, c’est un travail, mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas banal. Pendant la campagne présidentielle de 2012, François Hollande avait revendiqué une « présidence normale ». L’expression était trop ambigüe pour ne pas générer de multiples interprétations. Il le reconnaît d’ailleurs face aux journalistes : « Je suis tout à fait convaincu que la présidence doit être normale au sens : simple, directe, économe, sans un protocole excessif, sans une multiplication des moyens autour d’elle. Mais, beaucoup l’ont compris comme une présidence relative, comme une présidence effacée ». Il poursuit : « Quand j’avais dit « président normal », j’avais ça à l’esprit : on va se faire une vie à peu près comme les autres. Mais non, même si on le veut et qu’on ne fait pas d’excès, ce n’est pas possible. On peut être normal, la vie n’est plus normale. Cette situation n’est pas normale »[22]

Faire président, c’est accepter l’anormalité – l’énormité – de la fonction. Mais alors comment juger de la façon dont un homme l’exerce ?

On peut évidemment appliquer la méthode que propose avec insistance François Hollande. Regardons donc ses (?) résultats sur le front du chômage :

Taux de chomage en France

La présidence précédente, celle de Nicolas Sarkozy (2007-2012), a poursuivi d’abord une baisse significative du chômage entamée par son prédécesseur, Jacques Chirac (2002 - 2007), puis, à la suite de la crise de 2008, le chômage est reparti à la hausse jusqu’à concerner plus de 9,5 % de la population active. François Hollande verra ce taux monter jusqu’à 10,5 %, puis se stabiliser. Depuis la mi-2015, il semble orienté à la baisse sans que cette tendance soit nettement assurée. Il n’a pas démérité mais aurait pu mieux faire ?

Que le chômage soit une plaie ouverte dans la vie publique et qu’il soit destructeur de lien social, nul ne saurait le nier. Mais pourquoi confier une fonction aussi complexe et large à un Président et ensuite réduire l’évaluation de son action à cet unique résultat, dont il est loin d’être le seul responsable ? L’économie capitaliste de marché, le progrès technique, la raréfaction des ressources naturelles, l’orientation productive du pays, la mondialisation… jouent évidemment un rôle éminent, or ce sont des facteurs sur lesquels le pouvoir politique national n’a qu’une prise très partielle.

Mais cette méthode a toutefois l’avantage de la simplicité. Elle est d’ailleurs utilisée dans de nombreuses entreprises : l’employeur y négocie avec son salarié des objectifs ; s’il les atteint ou les dépasse, il valorise son travail, et dans le cas contraire, il lui en fait le reproche et lui demande de progresser.

Mais dans la sphère politique, ce n’est pas cette méthode qui prévaut. Au terme de chaque mandat, si les électeurs choisissent de renouveler le sortant, on considère que celui-ci a obtenu un quitus pour sa gestion passée et sinon, qu’ils ont évalué négativement son action. Mais, alors que la méthode précédente était trop réductrice, celle-ci est trop large. Bien malin qui peut affirmer quelle est la part de la considération du passé dans ce choix qui ouvre sur le futur. En France, depuis l’échec de Valéry Giscard d’Estaing en 1981 face à François Mitterrand, aucun Président n’a réussi à se faire réélire, sauf dans le cas où son premier mandat s’est terminé sur une cohabitation, c'est-à-dire lorsqu’il n’avait plus de prise sur la politique intérieure.

Dans les deux cas, on est loin d’une évaluation authentique. En effet, on ne peut juger du travail d’un homme, de l’extérieur, sans l’écouter. C’est un problème banal de reconnaissance. Elle ne peut être assurée qu’en rassemblant celui qui dit de faire et celui qui fait, autour du travail de ce dernier, pour examiner la manière dont il a géré la prescription qui lui était donnée, compte-tenu des évènements auxquels il a eu à faire face.

Finalement, l’exercice auquel s’est prêté François Hollande pendant cinq ans permet d’éclairer son travail réel et de connaître ses raisons. C’est pourquoi, contrairement aux nombreux contempteurs qui se sont exprimés à la suite de la publication de ce livre d’entretiens, je conseille à tous les citoyens sa lecture. Ils pourront ainsi d’eux-mêmes juger de son action, de ses mérites et de ses insuffisances, à condition évidemment de ne pas se laisser aveugler par leurs certitudes idéologiques et d’accepter d’écouter sa voix d’homme. C’est, je crois, ce que j’ai essayé de faire.

Bien que je ne partage pas sa foi dans la possibilité de « dominer le système (sans) le changer »[23], j’ai acquis la conviction que nous avons eu un honnête homme, un travailleur intelligent, ouvert et lucide à la tête de notre pays, qui a toujours cherché à faire président face aux évènements qui se présentaient, à se mettre à la hauteur d’un rôle bipolaire dont les contradictions s’exacerbent lorsque la société est déboussolée et la nature agressée.

 

[1] Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Un Président ne devrait pas dire ça… » Les secrets d’un quinquennat, Editions Stock, 2016. 659 pages

[2] P 648

[3] P 19

[4] Constitution de la République française, article 5.

[5] P 36

[6] P 55

[7] Dictionnaire Littré

[8] Pour une analyse critique du texte de Jean-Paul Sartre sur le garçon de café dans l’Être et le Néant, voir Le travail contre nature, « L’éthique ordinaire de la vie au travail ».

[9] Voir Julien Bernard, Croquemort – Une anthropologie des émotions, Paris, Éditions Métailié, 2009, 216 p

[10] P 541

[11] P 551

[12] P 552

[13] Toutes ces citations se trouvent entre les pages 567 à 580.

[14] François Hollande déclare au début de l’ouvrage, qu’un Président pourrait ressentir deux « humiliations » s’il souhaitait renouveler son mandat : perdre l’élection ou ne pas même pouvoir « y aller ». Depuis, on peut ajouter un troisième cas de figure : être battu à la primaire de son camp… Mais il précise aussi : « je n’ai pas peur de perdre » (page 26).

[15] P 482

[16] P 505

[17] P 167

[18] P 201

[19] P 211

[20] P 219

[21] P 27

[22] P 80 - 81

[23] P 214

Commentaires

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cantin

Bravo Michel et merci pour cette lecture et tes commentaires qui permettent à la paresseuse que je suis dans ce domaine d'y voir plus clair... qui réchauffe et l'esprit et le cœur en cette période de marasme politique.

c.B  Ulmann

enfin quequ'un qui alu le livre et qui le commente sans passion
je suisd'acord avec les conclusions del'auteur donc loin des commentaires et affirmations de journalistes qui n'ont sans doute pas fait l'effort de lire le livre CBU

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