Comment intégrer la diversité sociale et l’idiosyncrasie dans les débats ?

Retour sur une observation participative du Grand Débat National

Ce Grand Débat a été lancé par le Président de la République au début de cette année, en réponse aux manifestations récurrentes des Gilets Jaunes. En janvier, l’Association Nationale des Médiateurs dont je suis membre a proposé bénévolement ses services à la Mission nationale chargée de son organisation, pour animer des débats. Mettant de côté mes réserves sur ce dispositif descendant, je me suis porté volontaire et j’ai ainsi participé, comme facilitateur, à deux de ces manifestations : celle organisée par la mairie de Reims qui a rassemblé environ 400 citadins et une Conférence régionale qui s’est tenu à Orléans avec 70 citoyens de la région Centre, tirés au sort.

Cette expérience m’a inspiré quelques réflexions sur les obstacles, langagiers et comportementaux, à la participation au débat. Je les présente dans ce bloc-notes car ce sont aussi des freins à un dialogue authentique dans les espaces de travail. Bien que peu évoqués par ceux qui font profession d’animer ces débats, ils sont pourtant facilement constatables.

A Reims comme à Orléans, tous ceux avec qui j’ai eu des échanges à l’issue des débats étaient très contents d’avoir pu s’exprimer, même lorsqu'ils étaient sceptiques quant à l’usage qui serait ensuite fait de cette expression. En revanche, l’exercice ne convient pas à tout le monde :

A Reims, les agents de la Ville qui animent les Conseils de quartier ont constaté qu’ils connaissaient beaucoup de participants du Grand Débat pour les voir dans les Conseils. Ils relevaient aussi qu’ils n’avaient pas de difficulté à trouver des participants pour ces instances dans les quartiers sociologiquement favorisés mais beaucoup plus à en trouver dans les quartiers défavorisés de la ville où ils seraient pourtant très utiles.

A Reims, l’invitation au débat n’a fait l’objet d’aucune restriction. Tous ceux qui le souhaitaient pouvaient y participer, qu’ils habitent ou non la ville. En revanche à Orléans, la participation s’est faite sur invitation et la sélection a été confiée à un organisme tiers en vue d’aboutir à une représentativité régionale. Celle-ci ne fut réussie que sur deux critères : la parité (il y avait autant de femmes que d’hommes) et le lieu d’habitation (tous les départements de la région étaient semble-t-il représentés). Mais les biais étaient importants sur l’âge (beaucoup de retraités) et la catégorie socioprofessionnelle (plutôt moyenne ou supérieure).

Il y a évidemment quantité de facteurs qui ont joué pour limiter la participation au Grand Débat. Des facteurs politiques évidemment : la démarche était descendante et l’usage de ses résultats laissé à la seule appréciation présidentielle ; elle apparaissait comme une réponse bricolée à un mouvement social et non comme une volonté d’inscrire la participation citoyenne dans la pratique politique du pays, etc. Beaucoup d’autres facteurs, logistiques [1] ou contingents [2], ont pu également concourir à limiter quantitativement la participation. Mais celui que je voudrais souligner ici est d’ordre qualitatif : par sa nature, le débat, sous la forme proposée, n’est pas adapté à la diversité humaine. Il y a des catégories sociales qui sont plus à l’aise que d’autres dans l’exercice, et à l’intérieur d’une même catégorie, des individus que d’autres.

A Orléans, autour de la table dont j’assurai la régulation, il y avait 6 personnes : quatre retraités et deux actifs. Ce sont ces deux derniers qui se sont révélés les moins à l’aise dans la discussion. Le premier était un français d’origine Malienne. Il écoutait ce qui se disait mais s’exprimait très peu – il ne l’a fait qu’une fois – malgré mon invitation et mon soutien. En fin d’après-midi, je lui ai demandé si ce dispositif lui convenait. Il m’a assuré que oui, mais il n’est pas revenu le lendemain. La deuxième était une jeune assistante familiale. Dans les premiers tours de table, elle a peu pris la parole, expliquant simplement que c’était des sujets auxquels elle n’avait jamais vraiment réfléchi (les organisateurs nous avaient assigné le thème « Fiscalité et dépenses publiques »). En revanche, dès que nous glissions vers des sujets concrets, elle n’hésitait pas à donner son point de vue et à témoigner. Elle nous a ainsi fait part des difficultés économiques qu’elle rencontrait parce qu’elle habitait en zone rurale, ne serait-ce que parce qu’elle et son mari avaient besoin chacun d’une voiture pour se rendre à leur travail respectif. Elle avait demandé une autorisation d’absence pour la Conférence à son employeur qui la lui avait accordée. Très motivée, elle est revenue le lendemain et s’est déclarée très heureuse d’avoir participé.

Il est une autre limite, dont j’ai pu être trois fois le témoin, à laquelle se heurte la pratique de la mise en débat : le problème des désaccords. La plus bruyante de ses manifestations a eu lieu à Reims. Lors de ce débat, de nombreux Gilets Jaunes étaient présents dans la salle, certains comme spectateurs, d’autres comme participants. Mais au milieu du processus, lors de la restitution des propositions d’une table sur la fiscalité, ils se sont levés en masse pour protester contre, semble-t’il [3], deux d’entre elles et ont empêché pendant une demi-heure que les discussions reprennent, avant de finalement décider de s’en aller.

Les deux autres manifestations ne prirent pas ce tour collectif probablement orchestré, mais sont aussi instructives.

A Reims, avant la sortie tonitruante de Gilets Jaunes, un violent conflit verbal est né entre deux des dix participants d’une même table. L’un était venu avec une revendication personnelle, autour d’une injustice qu’il disait avoir subi. Il monopolisait la parole et voulait convaincre et orienter la discussion. Au fur et à mesure du temps, d’agacement, l’autre s’est opposé à lui de plus en plus fermement. Il a fallu l’intervention de deux facilitateurs pour éviter qu’ils n’en viennent aux mains.

A Orléans, un des participants à la table dont j’assurai la régulation présentait des analyses différentes des autres. Tant que les échanges portaient sur le diagnostic de la situation, cela n’a pas posé de problème. Chacun écoutait les arguments des autres. Mais les organisateurs, afin d’éviter la multiplication des avis, demandait à chaque table, à chaque étape, de limiter leur expression à trois arguments principaux, puis à l’étape suivante de reprendre les échanges sur la base de ces seuls arguments, de les approfondir pour à nouveau limiter à trois leurs réflexions subséquentes. Ce système en entonnoir, a conduit le lendemain le participant aux idées minoritaires à se désintéresser de la discussion. Il ne se reconnaissait pas du tout dans les choix de l’ensemble des autres participants qu’il qualifiait de « révolutionnaires ». Il ne chercha pas à entraver la discussion, mais en tira une conclusion personnelle : en milieu de matinée, il quitta la Conférence et rentra chez lui, ne voyant pas ce qu’il pouvait apporter à des réflexions qu’il ne partageait pas.

Deux voies pour vivifier la démocratie… et au-delà

Le débat dans l’espace public est, à juste titre, hautement valorisé par nombre de démocrates et par les chercheurs en science sociale pour de multiples raisons : il fait entrer la politique dans la sphère rationnelle de l’échange d’arguments, préférable à l’invective ou aux anathèmes idéologiques ; Il permet la construction de réponses plus adaptées car prenant en compte de multiples aspects du problème examiné ; il enrichi la réflexion de chacun et fait évoluer les avis des uns et des autres… Mais si la République déclare les citoyens égaux en droit, elle n’annule pas pour autant les différences qui existent entre eux dans les compétences langagières, les connaissances, les centres d’intérêt, l’aisance orale, la maîtrise des émotions, etc. En mettant tout le monde sous la même aune du débat contradictoire public, beaucoup ne la trouve pas faite pour eux alors que d’autres s’y épanouissent.

Au sortir de ces observations, la question qui m’a assailli est la suivante : comment pourrait-on intégrer dans les débats les taiseux, les émotifs, ceux qui ne sont pas à l’aise dans l’expression de leurs idées, dans la controverse ou le désaccord ?

Il existe dans le champ philosophique des auteurs qui ont dessiné les contours et les conditions d’une délibération (Aristote) ou d’un débat authentiques (Habermas), mais cela s’applique plus à des hommes théoriques, rationnels qu’à des hommes réels, divers dans leur culture et leur maîtrise du langage et de l’expression.

J’avancerai deux idées, évidemment soumises à la discussion, qui pourraient améliorer la pratique des débats citoyens. Les effets de la première pourraient se faire sentir à court ou moyen terme, ceux de la deuxième dans un horizon plus lointain.

Puisque la démocratie accorde à chaque citoyen un poids égal lors des élections, elle doit pouvoir, dans son exercice même, favoriser cette égalité politique et donc trouver les moyens de dépasser les différences entre eux dans les débats publics qui préparent ou suivent ces élections.

Cela suppose d’abord de prendre acte de ces différences, puis de concevoir des dispositifs variés d’expression qui leur soient adaptés. Dans ce domaine, des enseignements et des méthodes sont à aller chercher auprès de ceux qui s’attachent à intégrer les exclus en respectant leur identité : les Associations telle qu'ATD Quart Monde ou les syndicats ouvriers par exemple. Ils visent par leur travail et leur approche la promotion sociale de ceux qui sont en bas de l’échelle et, dans une certaine mesure, y arrivent. On peut même s’inspirer de la démocratie du rond-point des Gilets Jaunes : des personnes se sont retrouvées là sans se connaître auparavant, mais proches socialement ou dans les épreuves qu’ils subissent. Ils ont assuré une autogestion de leur territoire jour et nuit, ce qui suppose beaucoup d’échanges et de délibération pour aboutir à des décisions et des engagements communs. Plutôt que de privilégier une approche qui ne connait que des individus (le tirage au sort), des réunions collectives entre personnes de milieux ou de conditions de vie équivalents pour préparer les débats permettraient probablement de favoriser l’expression de tous.

Mais il est une autre voie, ambitieuse et complémentaire à la première. Elle ne portera ses fruits que dans la durée car elle vise à s’attaquer au problème à la racine. Le débat n’est pas inné ; c’est un fait de culture. C’est le moyen par lequel les hommes peuvent sortir de leurs égoïsmes pour exister pacifiquement comme collectif. Aussi, est-ce dès l’enfance qu’il faut en inculquer les règles et favoriser la pratique, comme pour toute activité culturelle que ce soit le piano, la cuisine, le sport... Ce devrait être un rôle pris en charge par l’Education nationale, de la maternelle jusqu'à l’Université. Il est curieux et désolant de constater que dans les programmes de formation pour adultes, on trouve ce qui devrait être inculqué à l’école : la prise de parole en public, la gestion des émotions, l’animation de réunion, le développement personnel… Tous les enseignements devraient suivre ce fil rouge. Il s’agirait aussi de renverser la logique élitiste de l’école française : s’attacher à ceux qui ne sont pas à l’aise pour les aider à progresser, c'est-à-dire s’inscrire dans une logique d’intégration et non pas de sélection des meilleurs. Cette sélection des meilleurs est le terreau des populismes qui en démocratie peuvent conduire à mettre au pouvoir des idées brunes.

Ces démarches n’auraient pas comme seul intérêt de revivifier la démocratie, mais elles auraient des effets favorables dans tous les espaces collectifs où le débat est également utile et nécessaire : la famille et l’entreprise notamment.

 

[1] La Conférence régionale se déroulait sur deux jours (vendredi après-midi et samedi toute la journée). Les frais étaient pris en charge, mais la participation bénévole. Le débat à Reims a eu lieu un samedi matin.

[2] Plusieurs participants à la Conférence régionale m’ont dit avoir hésité avant de donner leur accord, car lors du premier contact téléphonique avec le prestataire privé chargé du recrutement, ils avaient d’abord cru qu’il s’agissait d’un démarchage commercial.

[3] La porte parole de la table n’a pas vraiment compris, dans le brouhaha qui a suivi, les raisons de cette colère. Elle faisait l’hypothèse que c’était la proposition d’une augmentation de la TVA, « mais ils n’ont pas dû entendre que nous la demandions seulement pour les produits de luxe » et celle d’un impôt sur le revenu payé par tous, « y compris par les plus modestes, à une hauteur symbolique ». Un des manifestants, alors qu’il passait derrière elle pour sortir, est allé jusqu’à l’insulter violemment, faisant preuve d’une intolérance imbécile envers elle qui n’était que la porte parole d’un collectif.


Les machines

C’est le beau sujet proposé au printemps dernier aux candidats à l’agrégation de philosophie, dans le cadre de leur programme d’étude « Travail, techniques, production ». C’est un beau sujet parce qu’il permettait de mobiliser ces trois notions et de préciser, exemples concrets à l'appui, certaines des relations significatives qu’elles peuvent nouer entre elles.

Le rapport du jury sur cette épreuve vient d’être publié. Il présente un double intérêt. Il donne à voir quels ont été les chemins – conduisant parfois à des impasses – empruntés par les candidats, mais aussi quelles étaient les attentes des correcteurs et à travers eux de la philosophie académique.

Je ne vais pas ici rendre compte de ce document qui se suffit à lui-même. Ceux qui le souhaitent peuvent d’ailleurs le télécharger en cliquant iciJe veux simplement souligner quelques points qui, à sa lecture, m’ont particulièrement intéressé, en les complétant le cas échéant de réflexions personnelles.

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Produire sans travailler : les algues bleues-vertes

Ces algues sont les premières traces connues laissées par la vie sur notre terre. Elles remontent à 3.5 milliards d’années pour les plus anciennes [1]. Dans des mers chaudes peu profondes, elles ont formé au fur et à mesure de la croissance de leurs filaments, des concrétions calcaires que l’on appelle des stromatolites.

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Projet de loi PACTE ou comment repenser la place des entreprises dans la société afin que rien ne change

En temps de paix, les entreprises sont les organisations humaines qui agissent le plus massivement sur les hommes et la nature. La spirale productiviste dont elles sont la cheville ouvrière depuis 200 ans détériore massivement les conditions de vie des êtres vivants (les humains et les autres). Agir sur elles est donc logiquement la voie la plus efficace pour redonner des perspectives heureuses à la vie.

Le Gouvernement fait mine de s’y atteler avec le projet de loi PACTE [1] qu'il a transmis à l'Assemblée nationale en septembre. Cette dernière l'a voté en première lecture le 9 octobre et le Sénat l'examinera à son tour à partir de janvier 2019.

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Des formations communes pour développer la culture du dialogue social en France

Si la loi Travail prise comme un ensemble a fait l’objet de positions syndicales divergentes, allant de l’accord à l’opposition radicale, il est un article qui lui n’a fait l’objet d’aucune contestation : l’article 33 qui incite au développement de formations communes entre employeurs et salariés ou entre leurs représentants, afin d’« améliorer les pratiques du dialogue social dans les entreprises ».

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Le philosophe face au travail contemporain

Le développement des sciences humaines, à partir de la fin du XIX° siècle, a progressivement fait perdre à la philosophie l’hégémonie qui était la sienne pour penser l’homme. Quelle est sa légitimité aujourd'hui pour investir le champ du travail, occupé par de nombreuses disciplines plus anciennes qu’elle sur ce terrain, et bien outillés méthodologiquement et conceptuellement ?

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Taxer les robots pour valoriser le travail ?

La campagne présidentielle française peut paraître décevante car elle a été envahie par le feuilleton des affaires de deux candidats, de droite et d’extrême-droite. Mais en tendant l’oreille pour passer au-dessus de ce brouhaha, il est aisé de percevoir qu’y sont présentées plus de propositions nouvelles que lors des précédentes campagnes. Bien qu’étant déjà la quatrième à se dérouler au XXI° siècle, elle est la première à vraiment lui appartenir. On le doit, pour beaucoup, à Benoit Hamon.

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Le revenu universel, fossoyeur ou rédempteur du travail ?

L’idée de revenu universel s’invite à l’élection présidentielle française. Une partie de la gauche, mais aussi de la droite, la promeut pendant que dans chaque camp, d’autres la réprouvent. Le Sénat lui-même s’est mis de la partie en proposant en novembre dernier l’expérimentation à grande échelle d’un « revenu de base » [1]. Elle est également mise en discussion, ou l’a été, dans d’autres pays : en Europe (Finlande, Pays-Bas, Suisse) ou en Amérique (Brésil, Canada, États-Unis) notamment. C’est donc une idée polymorphe qui semble pouvoir servir des objectifs politiques, économiques ou sociaux différents, voire opposés.

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Méthode pour que s'évanouisse le mirage de la valeur économique

Seriez-vous prêt à envahir une Nation pour vous approprier un gisement d'huîtres endémiques à laquelle elle a seule accès ?

Non ? Alors vous n’êtes pas l'Inca Tupac Yupanqui et vous ne connaissez ni le Spondyle, ni les Chimús. Je vous les présente donc.

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Travailler, même au Paradis

Cet article est le premier d'une série de trois. « Le petit Paradis illustré » et « Jérôme Bosch : Le Jardin des délices et du désœuvrement » sont les deux autres.

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Les chapitres 2 et 3 de la Genèse racontent la création de l’homme et de la femme, la faute initiale et ses conséquences. Mais on peut aussi en extraire les premières conceptions anthropologiques formulées sur le travail. C’est cet exercice que j’ai réalisé, en partant du texte hébreu et de sa traduction grecque et en m’appuyant sur les interprétations de ces versets par la tradition juive [1]. Cela m’a conduit à formuler quelques hypothèses mécréantes que je livre ici à la discussion.

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