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Rien de virtuel dans les réseaux numériques planétaires !

Voici le premier article de la série que j’ai décidé de consacrer aux technologies numériques et à leur impact sur le travail et la nature (voir « Les technologies numériques, fer de lance de la révolution industrielle ou son chant du cygne ? »). Il est issu d’un voyage d’étude organisé à Marseille par une Association de promotion du dialogue social [1] dont je suis membre. Lors de ce voyage, nous avons notamment visité un des Centres de données (data center) du concentrateur (hub) qu’Interxion exploite à Marseille.

Nous avons été reçus par le Président de la filiale française de cette entreprise multinationale, dans son concentrateur Marseillais qui réunit 4 Centres de données : MRS 1 ouvert en 2015, MRS 2 en 2018 (celui que nous avons visité), MRS 3 installé en 2022 dans une ancienne base sous-marine allemande et enfin MRS 4 qui allait prochainement ouvrir.  

Interxion est la filiale française d’un groupe américain, Digital Reality [2], qui conçoit, construit et gère des Centres de données. Dans ceux-ci, elle héberge les infrastructures informatiques physiques de ses clients. Le groupe détient dans le monde plus de 300 de ces Centres. Portée par un marché exponentiel, Interxion a connu une croissance de 12 % sur 78 trimestres de rang.

C’est un Opérateur d'Importance Vitale (OIV), c'est-à-dire une organisation identifiée par l'État français comme ayant des activités indispensables à la nation, et qui, à ce titre, fait l’objet d’une surveillance et une protection particulière.

Un maillage planétaire qui suit à la trace les inégalités de puissance des nations

Le monde est aujourd’hui parcouru par de grosses radiales, des câbles qui ceinturent la terre et les océans, transportant des données à des vitesses inouïes : il ne faut que 115 millisecondes pour envoyer une donnée de Marseille à Singapour.

50 villes dans le monde concentrent 80 % des échanges de données. Elles sont situées pour l’essentiel en Amérique du Nord, en Europe et en Asie du Nord-est. En Europe, quatre villes se taillent la part du lion : Francfort, Paris (quatrième concentrateur mondial), Londres et Amsterdam. Dans ce concert, Marseille tient une place importante car elle est le point d’entrée vers l’Europe de quinze câbles optiques sous-marins venant d’Afrique, du Moyen Orient et d’Inde. Six projets de câbles devraient prochainement s’ajouter à ceux déjà présents, renforçant encore sa place dans le monde.

La valeur économique d’une donnée apparait au moment où elle est échangée

La vie des données se déroule autour de trois phases successives : celui de leur création, celui de leur stockage et de leur traitement, puis celui de leur diffusion. Mais c’est seulement lors de cette dernière phase, au moment de leur échange, qu’une valeur économique leur ait attribuée. D’où l’importance de ces lieux physiques qui les concentre et les diffuse.

Aussi, le saint des saints dans un Centre de données, ce sont les salles où se réalisent les interconnexions : Le « meet me room ». Ces connexions se font par des fibres optiques fines comme des cheveux d’ange dans lesquelles circulent 400 Gigabit. C’est d’ailleurs avec cette unité qu’est évaluée la taille du Centre. Il est en effet identifié à la somme des Terabits qu’il permet d’échanger.

Nous avons pu entrer dans une de ces salles, mais comme pour le reste de l’installation, elle ne recèle rien de spectaculaire pour des non-spécialistes : des allées, des baies de brassage qui sont de simples armoires dans lesquelles sont rangées et connectées, par des fils très fins, les éléments informatiques, et une température confortable.  En revanche, on  a vite compris, en écoutant notre hôte et en le suivant dans les différents espaces du Centre que le nuage (cloud), dans le monde des réseaux numériques, n’est qu’une métaphore trompeuse, rendue probablement encore plus crédible par l’invisibilité des échanges de proximité par la wifi ou la dent bleue (Bluetooth). Même caché à nos yeux parce que circulant sous les océans ou passant dans des concentrateurs sécurisés, tout s’ancre dans la matière et consomme de l’énergie.

Les centres de données sont des usines électriques…

Un Centre de données est en fait une usine électrique. L’ensemble de ceux qui sont  implantés en France consomment 2 gigawatt, soit la production d’environ 2 réacteurs nucléaires. A Marseille, les 3 centres de données actuellement en activité consomment  ensemble 85 mégawatt. Ils sont approvisionnés directement par RTE en 225 KV, et des transformateurs dans l’enceinte des installations permettent la distribution interne de l’électricité en bas voltage.

Le niveau logiciel est de la responsabilité des clients d’Interxion, mais cette dernière, en abritant matériellement leur activité numérique, leur permet de réaliser les échanges créateurs de valeur.  Elle garantit contractuellement à ces clients, un niveau de sécurité physique. Ceux-ci achètent en fait un nombre de redondances, celles-ci pouvant monter jusqu’à 7.

La sécurité physique, c’est évidemment d’abord d’assurer la permanence de l’approvisionnement en énergie. Pour cela, dans le MRS2 que nous avons visité [3], en cas de coupure d’électricité, 8 générateurs alimentés par du fuel stocké sous terre peuvent prendre en 25 secondes le relais de RTE et lui assurer 72 heures d’autonomie. Pendant les 25 premières secondes, ce sont des batteries qui assurent la continuité de l’approvisionnement en électricité.

Interxion  MRS2 Les générateurs
Interxion Marseille Les générateurs

… et climatiques

Un kilowatt heure consommé produit un kilowatt heure de chaleur et nécessite un kilowatt heure de refroidissement. Une baie de brassage consomme 15 kwh par m2 occupé. Il est donc impératif pour éviter l’incendie et la perte de données qu’il occasionnerait d’assurer un refroidissement de l’ensemble des installations énergivores.

Un Centre de données ressemble à un hôpital. Il est fait de longs couloirs le long desquels des portes donnent sur des salles dans lesquelles sont installées toutes les baies.  La chaleur dans les couloirs monte à 25°C, mais en façade des machines, un système de ventilation la descend à 20°C. C’est ce niveau qu’il faut maintenir en permanence pour assurer la sécurité des équipements.

Le refroidissement est assuré par un réseau d’eau en circuit fermé. Il est réalisé sur les toits de l’installation où sont implantés des groupes électriques réfrigérants, un complément naturel étant apporté la nuit par l’air. Un projet de refroidissement complémentaire a reçu le soutien de l’ADEME et de la région Sud. Un réseau de canalisations a été créé entre 1890 et 1905 pour évacuer les eaux souterraines des mines de Gardanne. Bien que ne servant plus depuis longtemps à cet usage, il est toujours opérationnel. Toute l’année, il permettra d’apporter une eau à une température inférieure à 15°C au concentrateur marseillais. Il refroidira par échange thermique les Centres MRS2, MRS3 et MRS4. Le refroidissement sera alors assuré naturellement à 99 %. Dans ce processus, il est en outre prévu que l’eau récupérée en basse calorie (29°C) soit ensuite remontée en température par des Pompes à Chaleur pour le chauffage urbain des nouveaux quartiers d’Euroméditerranée.

Interxion Marseille Echangeur PAC
Interxion Marseille Système d’échange de chaleur

L’empreinte carbone due aux activités numériques représente 2,5 % de l’empreinte française, soit autant que le secteur de l’aviation.

Interxion France s’est engagée en direction de la neutralité carbone. Pour ce faire, elle joue sur trois leviers : l’optimisation de l’efficience énergétique mesurée par l’indicateur européen PUE [4], le recours aux énergies renouvelables produites en France – c’est le cas de la totalité  de l’électricité qu’elle achète – et  la compensation carbone avec la  plantation  de 36 000 arbres. De cette manière, en 2020, l’entreprise a pu déclarer avoir atteint la neutralité carbone pour les émissions directes et indirectes liées à l’électricité. Elle a pour objectif de réduire de 24 % en 2030 toutes ses autres émissions indirectes (déplacements, achats, déchets..). Entre 2014 et 2022, elle aurait ainsi pu réduire de 20% par an ses émissions de gaz carbonique, tout en augmentant sa « superficie client » [5] de 25%.

Et du côté de l’emploi

Si les concentrateurs ont une importance stratégique pour les usagers, les entreprises et les Etats, en revanche, ils peuvent tourner avec des effectifs assez réduits au regard du Chiffre d’affaires généré ou des investissements réalisés.

Notre hôte nous a déclaré que pour faire tourner celui de Marseille, il employait directement 95 personnes, et qu’un emploi direct en génèrerait 4. Ces derniers sont inclus dans le calcul des effectifs pour le Comité Social et Economique (CSE).

70 % des personnels sont des techniciens ou des ingénieurs. Il y a 50 % de femmes dans le CSE, mais seulement 30% au total dans les effectifs. L’entreprise garde en interne tous les métiers stratégiques (Bureau d’étude, marketing, emplois de haute technicité…) et a recours à des prestataires pour le reste, ainsi qu’à des experts pour l’accompagner sur les sujets complexes.

Compte-tenu du fait que l’activité d’un concentrateur est portée par un marché en croissance continue, passée et à venir (le volume de données échangé dans le monde devrait être multiplié par 10 tous les 6 ans), « le problème d’Interxion », nous dira son dirigeant, c’est « d’avoir des gens intéressés à travailler ici ; ce n’est pas de rogner sur leur rémunération ou l’emploi ». Positionné sur un marché très porteur, elle développe son « attractivité sociale » en pratiquant une politique salariale supérieure à celle du marché (le salaire moyen serait autour de 5 000 €/mois), des plans d’épargne en action, une mutuelle de haut niveau, etc. Elle utilise également des outils de motivation concrets comme la distribution d’options sur titres (stock-options) ou, pour 2/3 des salariés, la définition d’une part variable de salaire, fonction de leurs résultats. Ils proposent enfin des animations, des voyages et un accompagnement de chaque salarié, veillant à ce que l’ambiance et les conditions de travail soient les meilleures possibles [6].

Mais nous n’avons pu rencontrer aucun délégué syndical pour nous faire part de son point de vue, ni n’avons croisés de salarié dans les locaux, si ce n’est la responsable marketing de Marseille et une assistante qui accompagnaient leur dirigeant et s’assuraient que nous restions groupés pendant la visite…

 

[1] Cette association rassemble des représentants d’entreprises, des syndicalistes et des Directeurs du travail. Elle organise des débats, des visites d’entreprises, des voyages d’étude et publie 3D, une revue annuelle, qui en rend compte. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, cliquez sur ce lien.

[2] Digital Reality est basé à Austin, dans le Texas.  Cette multinationale gère plus de 300 Centres de données dans 25 pays.

[3] Cette visite a eu lieu en janvier 2022.

[4] Le PUE (Power Usage Effectiveness ou Efficacité de l'utilisation de l'énergie) est défini dans la norme européenne EN 50600-4-2. C’est le rapport entre l’énergie totale consommée par le centre de données et l’énergie nécessaire aux serveurs informatiques.

[5] Les citations de notre hôte sont entre guillemets. Elles correspondent à la langue des affaires…