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janvier 2020

Brexit : une décision mère en attente de filles

Voilà, c’est fait. Le Royaume Uni a quitté l’Union européenne. Une triste nouvelle pour le continent et pour son île occidentale, mais aussi une occasion de s’interroger sur le sens et les implications du référendum dans les démocraties.

Le monde des hommes devient de plus en plus fragile : les inégalités sociales s’accroissent, les perturbations humaines des équilibres écologiques planétaires aussi, mais le capitalisme reste notre maître universel sans perspective ni ambition autre que des ajustements de maintien. Dans ce contexte, les peuples ne savent pas à quel saint se vouer. Ils sont tentés par la radicalité qu’elle soit religieuse, nationaliste, autoritaire…

Dans les démocraties profondes, c’est donc l’heure des expériences. Mais si lors d’élections peuvent ainsi se former de nouvelles majorités, on sait – sauf changement des règles du jeu – que cela n’aura qu’un temps si les réponses apportées ne sont pas à la hauteur des défis du siècle. En 2016, le référendum organisé par David Cameron, alors Premier ministre britannique, était d’une autre nature. Il était parfaitement légitime d’un point de vue démocratique puisque la question posée avait une valeur constitutionnelle : « Le Royaume-Uni doit-il rester membre de l'Union européenne ou quitter l'Union européenne ? ». Il laissait au peuple le choix du périmètre de sa communauté politique. C’était une question lourde qui a coupé en deux ou trois le pays : les quitteurs (37 %), les resteurs (35 %) et les abstentionnistes (28 %) [1].

Si la question posée était simple, le sujet en revanche était complexe et protéiforme. Le résultat du référendum ne pouvait donc être qu’une décision mère, c'est-à-dire une décision qui contraint à prendre une multitude de décisions filles et dont nul ne peut donc savoir, même à moyen terme, si elle aura été bonne pour le pays qui l’a prise. Seule l’histoire, dans cinquante ans peut-être, pourra en juger. Tout dépendra d’ailleurs non pas tant de cette décision initiale que des enfantements successifs qu’elle va occasionner. Quel sera le nouveau projet politique britannique en tant qu’acteur désormais indépendant et puissance moyenne ? Si la conversion du résultat référendaire sous forme d’un accord de divorce avec l’Union européenne a pris trois ans et demi, cela donne une idée du temps qu’il faudra pour former un projet britannique qui fédère ses nations et ses citoyens : quels accords commerciaux bien sûr, mais aussi quelle réponse aux inégalités sociales, aux défis technologiques, à la montée en puissance de l’économie chinoise et au repli étasunien, aux instabilités politiques mondiales, à la transition écologique ? Avec qui et comment ?

Si le départ de l’Union européenne n’a pas été une fête pour les Britanniques, c’est qu’ils n’ont pas remporté de victoire contre un ennemi, ni même un adversaire, mais seulement contre eux-mêmes : ils ont réussi à convertir un résultat électoral en un acte politique de séparation. Il leur reste un long chemin à tracer devant eux, pour lequel il faut leur souhaiter qu’ils le fassent dans l’union et non pas la division.

Un tel saut dans l’inconnu pourrait doucher pour quelques temps les velléités d’usage du référendum. Pourtant, celui-ci fait incontestablement parti de l’arsenal démocratique dès lors qu’il permet une expression authentique de la volonté générale. Mais dans le cas d’espèce, la permettait-il ? La question posée était à la fois simple et inégale dans ses termes. Elle consistait à décider, soit de poursuivre dans le cadre d’une alliance connue, soit d’engager le pays sur une nouvelle voie, sans que celle-ci ne puisse à ce stade être définie. C’était donc un pari sur l’avenir. Une majorité sans projet politique fédérateur embarque maintenant une minorité unioniste. Tout le défi de Boris Johnson sera dans les cinq ans qui viennent de parvenir à rassembler autour d’un projet politique, y compris ceux auxquels il s’est d’abord opposé. Les tremblements du monde d'aujourd'hui et les fractures au sein des peuples que ceux-ci génèrent ne lui faciliteront pas l’exercice.

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Passer, dans un référendum, de deux à trois réponses possibles ?

Le Royaume Uni a respecté sa règle du jeu démocratique en menant à terme le Brexit. Mais il le fait au prix de la division de son peuple. Sur la base de cet exemple historique, comment pourrait-on conférer une meilleure authenticité populaire à un référendum sur une question constitutionnelle ? L’idée qui me vient serait de donner une valeur strictement équivalente aux votes « pour », « contre » ou « blanc ». Le résultat se répartirait donc en trois et non plus en deux. Une majorité ne serait acquise que si elle obtient la majorité des votes exprimés. Ceux qui voteraient « blanc » seraient ainsi assurés de la valeur et de l’utilité de leur vote et pourraient ainsi signifier leur perplexité face à la question posée. Cela changerait probablement les campagnes électorales et la qualité du débat public car les adversaires ne pourraient pas se contenter de s’envoyer des arguments assassins ; ils devraient aussi convaincre ceux qui hésitent. En outre, la majorité qui l’emporterait serait alors beaucoup plus significative. Elle aurait donc une plus grande capacité à embarquer le peuple dans un nouveau projet, même s’il est audacieux.

Cette idée m’est venue alors que ce dispositif a peut-être déjà été mis en place dans une démocratie, à un niveau local par exemple. Si c’est le cas et qu’un lecteur en a connaissance, qu’il n’hésite pas à me le faire savoir. Dans le champ des modalités de l’expression politique démocratique, je suis convaincu que l’expérimentation est la véritable voie de la sagesse... et qu’il n’existe aucun dispositif parfait.

 



[1] Ce référendum est le deuxième organisé par le Royaume Uni sur la question du maintien dans l’Union européenne. Le premier avait eu lieu en 1975, deux ans après son entrée dans l’Union. Le oui l’avait alors emporté avec 67 % des voix. L’abstention avait été plus forte (35 %).