Le Futuroscope, l’île aux loisirs

L’association des auditeurs de l’INT est une association rassemblant des employeurs, des syndicalistes et des représentants de l’Etat – des directeurs du travail le plus souvent. Elle organise des visites d’entreprises et des rencontres avec leurs dirigeants et leurs représentants du personnel. Ces visites sont l’occasion d’un dialogue sur la stratégie de l’entreprise, sa situation économique et ses pratiques sociales. En février dernier, c’est dans ce cadre que nous avons été accueillis au Futuroscope par Dominique Hummel, Président du Directoire, la directrice des Ressources humaines et les élus CFDT et UNSA de l’entreprise [1]. En voici le compte-rendu.

Futuroscope vue aérienne du Parc

Un enfant de la décentralisation

Le Futuroscope est le produit de la rencontre d’une circonstance institutionnelle – la décentralisation – et d’un homme, René Monory. Avec les lois Deferre de 1982 et 1983, les Conseils généraux et régionaux ont obtenu une capacité d'action économique. René Monory, à l’époque Président du Conseil général de la Vienne, s'en est saisi et a choisi le tourisme comme levier de développement pour son département. Dominique Hummel trace le portrait du personnage : il n’avait qu’un CAP. C’était le patron d’un petit garage qui s’est ensuite engagé dans la politique en conservant le goût de l’économie. Il avait une vraie sensibilité à la prospective, entretenue par ses nombreux voyages. Il était ainsi stimulé par les expositions universelles, notamment celle d’Osaka qu’il avait visité en 1970. Alors que le futur n’appartenait pas à l’identité du territoire, il a maintenu ce thème contre vent et marée, en pensant qu’un lieu de loisir pouvait aussi avoir une vocation d’éducation populaire.

Sous son impulsion, la première pierre du Futuroscope a été posée en 1984 et le Parc a ouvert en 1987. Les pavillons ont été construits progressivement pendant les dix premières années, tirée par une demande toujours plus forte que l’offre.

Au démarrage, l’entreprise était sous la tutelle du Département qui en était à la fois le propriétaire et l’exploitant. Une première privatisation a eu lieu en mars 2000 avec la cession de l'exploitation au Groupe Amaury. Un déclin de la fréquentation du parc s’en est suivi qui a conduit à une deuxième privatisation avec la création en 2002 d’une société d’économie mixte dans laquelle le Conseil général de la Vienne détenait 70 % du capital. La Présidence du Directoire de la société a alors été confiée à Dominique Hummel et une restructuration a été engagée en 2002 et 2003. Elle a conduit au départ de 250 personnes sur les 687 qui étaient alors employées en CDI.

En même temps, la philosophie du Parc a évolué. Au départ, on y projetait des films argentiques documentaires en format Imax. L’image était d’une taille maximale, mais le catalogue très limité. Le Parc, en outre, ne pouvait pas conserver sa visée pédagogique initiale, ni la promesse de Monory d’y montrer les technologies de demain. Cette promesse en effet est vite devenue intenable : les entreprises qui innovent n’ont pas envie de montrer ce sur quoi elles travaillent et les innovations sont trop diverses et nombreuses. De plus, en France, le scepticisme vis-à-vis des technologies de demain est devenu très fort. Aussi plutôt que de poursuivre dans cette voie qui se révélait être une impasse, le Parc a intégré du spectacle vivant, des parcours, des attractions mécaniques… L’entreprise s’est alors demandée ce qu’elle pouvait faire du mot « futur » inscrit dans le marbre de son nom. Elle y a répondu en se disant que si demain faisait peur, il fallait parler d’après-demain et devenir les Jules Verne du XXI° siècle, sur une promesse d’espérance donc et non pas de catastrophe.

Futuroscope Pavillon Imax
Futuroscope – Pavillon de projection Imax - 9 février 2018

En 2011, la Compagnie des Alpes [2] a pris le contrôle de la Société du Parc du Futuroscope en devenant son principal actionnaire avec 45 % du capital, le Conseil départemental de la Vienne n’en détenant plus que 38 %. Depuis cette date, c’est donc elle qui gère le Parc.

Dominique Hummel va au premier avril de cette année quitter sa fonction de Président du Directoire pour en exercer d’autres au sein de la Compagnie des Alpes. Il va être remplacé au Futuroscope par son Directeur général adjoint, ce qui assurera une forme de continuité. De ces 15 ans passés dans une entreprise marquée par 12 ans de culture publique puis une crise, il a acquis une conviction : en matière de gouvernance, la participation du personnel dans les Conseils de surveillance n’est pas suffisante. Il faudrait aller plus loin dans la réflexion en assurant une représentation des actionnaires et des salariés, mais aussi des clients.

Une politique sociale greffée sur une variabilité quotidienne de l’activité

Futuroscope Rencontre 9 février 2018
Futuroscope - Rencontre avec ses acteurs du dialogue social – 9 février 2018

Le Futuroscope est soumis à une forte variabilité de son flux d’activité. Le Parc de loisir est en effet le plus souvent fermé de novembre à début février et lorsqu’il est ouvert, il peut accueillir 2000, 5000 ou 15 000 personnes selon les jours. A cette fluctuation de la fréquentation du public répond une variation des effectifs et des statuts d’emploi. Ceux-là peuvent aller d’un étiage à 350 personnes en Contrats à Durée Indéterminée en janvier à un pic autour de 1200 personnes en août ; l’entreprise employant à l’année 850 équivalents temps plein qui exercent environ 150 métiers différents. Les salariés non permanents sont recrutés en Contrats à Durée Déterminée ou en contrats de vacation. Les saisonniers et vacataires habitent à une heure autour du Parc. Ce sont majoritairement des étudiants. Les vacataires représentent à l’année 80 à 100 équivalents temps plein et signent des contrats qui peuvent parfois être d’une journée, voire de quelques heures. La DRH souligne que si la nature des contrats est précaire, les gens ne sont pas forcément en précarité. Ce sont parfois des choix de vie de personnes qui alternent activité professionnelle et passage par Pôle emploi. Certains d’ailleurs reviennent chaque année.

Cette activité permanente de recrutement et de contractualisation a conduit la DRH a internalisé les compétences d’une agence d’intérim. L’entreprise cherche à privilégier dans la mesure du possible les CDD plutôt que les vacations et à professionnaliser les saisonniers. Elle développe en ce sens des programmes avec Pôle Emploi. Les élus précisent de leur côté que leur action vise à donner aux CDD les mêmes droits qu’aux CDI et regrettent –tout en le comprenant – que ceux-ci ne se syndiquent pas. Ils avancent qu’ils ne sentent peut-être pas légitime pour parler au nom du personnel ? Ils disent également être attentifs à la régularité des investissements réalisée par l’entreprise car c’est un signe de bonne santé économique et un gage du maintien de l’attractivité du Parc et donc de l’emploi.

En matière de recrutement, la Directrice des RH indique que l’entreprise a à faire face à un besoin croissant de personnel en matière de sécurité, du fait du Plan Vigipirate, et à des difficultés pour trouver du personnel habilité car il y a pour ces embauches une forte concurrence des sociétés de gardiennage et de sécurité.

En matière de formation, l’entreprise dégage un budget important qui correspond à 3,5 % de sa masse salariale. Elle a identifié des familles de besoins de formation qui correspondent aux métiers fondamentaux du parc : l’accueil, la restauration, la maintenance et la sécurité. Elle a un projet de plateforme commune avec d’autres entreprises voisines du Futuroscope et milite pour la création d’un BTS orienté « Accueil client ».

L’entreprise organise aussi des formations liées aux attractions. Ainsi, en avril une nouvelle attraction sur la réalité virtuelle va être ouverte, or c’est un assemblage de technologies. Pour qu’elle soit un succès, il faut que le personnel sache bien accompagner le public dans les expériences virtuelles, d’où des formations à ce sujet, en amont de l’ouverture de l’attraction.

L’importance de cette fonction d’accueil et d’animation est mise en avant par le Président du Directoire, qui affirme sa conviction que le plaisir fait grandir. Il explique que la spécificité du Futuroscope parmi les Parcs de loisirs français, c’est que les adultes s’y sentent aussi bien que les enfants. Les gens viennent en famille ou entre amis. En tout cas, ils ne viennent jamais seuls. « On est une entreprise qui crée du lien » dit il. « Dans le parc, les gens font des expériences multiples et engrangent des souvenirs mémorables. Notre objectif est que le public soit accueilli avec empathie par le personnel », car un client « enchanté » revient ou recommande. Il signale que le parc est noté 9/10 sur la qualité de son accueil. Cela correspond à « des milliards de sourire ». Mais pour les obtenir conclut-il, il faut évidemment que le personnel ait de bonnes conditions de travail. C’est le cas par exemple à la restauration où les conditions sont meilleures que ce que l’on trouve aux alentours. Participe de ces conditions aussi, le fait que le personnel tourne tous les trois ou quatre mois dans les différents pavillons, ce qui évite la monotonie ou l’ennui. Un baromètre social a été mis en place et ses résultats sont suivis régulièrement avec les représentants du personnel.

*****

Cet article sera publié en janvier 2019 dans le numéro 28 de 3D, la revue de l’Association des Auditeurs de l’INTEFP.

 

[1] L’intersyndicale fonctionne bien entre la CFDT et l’UNSA. Sud n’a pas voulu participer aux échanges.

[2] La Compagnie des Alpes est la première société mondiale de remontée mécanique. Elle possède également le Parc Astérix et le Musée Grévin à Paris, mais le Futuroscope reste sa plus grande entreprise.


Le voyage en Égypte ancienne, antidote contre l’obsolescence programmée

Pendant les quelques jours passés au Caire, en mars dernier, que j’ai consacrés à admirer les œuvres que nous y a laissées l’Egypte ancienne, j’ai été à nouveau saisi, comme je l’avais été lors d’un voyage précédent à Louqsor, par le contraste entre leur désir d’éternité et notre adoration de l’éphémère. C’est sans doute là que peut le mieux s’appliquer la distinction que proposait Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne [1], entre d’un côté l’œuvre (faber), l’activité par laquelle nous fabriquons nos objets durables et de l’autre le travail (labor), qui est celle qui permet de nourrir le processus biologique de l’homme et ne laisse rien derrière lui. Nous ne serions ainsi que de pauvres travailleurs et les Egyptiens de l’antiquité, des ouvriers.

Lire la suite "Le voyage en Égypte ancienne, antidote contre l’obsolescence programmée" »


Le métier du trader, entre virtualité et réel

Il est nombre de métiers contemporains dont l’image faillit à rendre compte, car trop de choses lui sont invisibles. La bande dessinée, elle, échappe à cette fatalité comme le montre Hedge Fund [1] à propos du travail du trédeur [2]. L’un de ses auteurs, Philippe Sabbah [3], est un praticien expérimenté de la finance. Elle va me servir de support à une réflexion sur cette activité emblématique du capitalisme contemporain.

Lire la suite "Le métier du trader, entre virtualité et réel" »


Une révolution agricole à bout de souffle

Le terme de « révolution » est de nos jours assez galvaudé et on s’y perd souvent dans leurs nombres et leurs temporalités. Un article récent par exemple annonce une septième révolution agricole, sans préciser quelles étaient les précédentes [1]. Il me semble toutefois parfaitement légitime d’utiliser cette expression pour ces 200 dernières années dans la mesure où elles ont effectivement abouti à renverser la démographie professionnelle de notre pays ainsi que je l’ai montré précédemment (« Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture »). Mais cela ne signifie pas pour autant que son moteur ait été le même sur toute cette période. Cela peut d’ailleurs être un sujet d’étonnement, car tout s’est passé comme si, lorsqu'une dynamique productive s’étiolait, une autre prenait le relais, comme si donc une volonté productiviste largement partagée était à l’œuvre en arrière-plan et donnait son unité à l’ensemble de la période.

Lire la suite "Une révolution agricole à bout de souffle" »


La révolution du travail agricole en trois représentations

J’ai extrait de l’article que je publierai le mois prochain, les images commentées qui illustraient chacune des trois époques de cette révolution. Elles figurent ici comme amorce d’une explication à venir.

Première époque : une révolution venue d’ailleurs (1789-1850)

Redonner à la terre ce qu’on lui a pris

Le semeur Millet
Le semeur de Jean-François Millet (1849-1850)

Lire la suite "La révolution du travail agricole en trois représentations" »


Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture

Comme les recherches de Fernand Braudel l’ont montré, les phénomènes historiques apparaissent différemment selon qu'on les examine dans la longue durée ou à l’échelle de quelques générations. Il en est de même des mutations du travail. Mais, le travail est une notion abstraite et trop transversale pour être opératoire. Aussi, plutôt que se disperser dans l’examen de métiers sans rapport les uns avec les autres, est-il préférable de choisir une activité productive homogène sur le plan de sa finalité et regarder comment elle a évolué dans le temps. L’agriculture est un excellent candidat pour cette première étude, pour au moins deux raisons. D'une part, depuis son invention, il y a 10 000 ans, c’est l’activité qui mobilise le plus de travailleurs : si ce n’est plus le cas aujourd'hui chez nous, ça l’est encore à l’échelle de la planète. D'autre part, son but productif, nourrir les hommes, nous est vital. Nous pourrions nous passer des productions numériques qui envahissent notre quotidien, mais pas de notre alimentation.

Lire la suite "Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture" »


Le vent et le galérien

Voici un bel exemple historique dont j’ai eu connaissance à l’occasion d’un récent voyage en Crète [1], qui illustre comment la domestication d’une énergie naturelle peut démultiplier la puissance humaine, accroître la productivité du travail et améliorer ses conditions.

Des chantiers navals de Venise sont sortis à la fin du XIII° siècle un modèle de navire inconnu jusqu'alors, une galère « bâtarde ».

Lire la suite "Le vent et le galérien" »


Kafka écartelé entre son travail et le bureau

Pour dévoiler la subjectivité du travail, Franz Kafka est un excellent guide, non seulement parce que dans ses romans il a souvent mis en scène les affres de la vie bureaucratique et ses raideurs, mais parce qu’il l’a vécu de l’intérieur et a su en parler avec ce sens aigu et lucide de l’introspection qui est le sien. Cerise sur le gâteau, son objet professionnel était d’une certaine manière, le travail lui-même. En effet, de 1908 à 1921, il a été rédacteur dans une Compagnie d’assurance contre les accidents du travail !

Lire la suite "Kafka écartelé entre son travail et le bureau" »


Le Pont du Gard, un travail de Romain

Il traverse de ses arches élégantes la vallée du Gardon. Niché dans les plis d’une nature sauvage dont il s’est fait complice, on peut tourner autour de lui sans cesser d’admirer sa tranquille majesté. Il se dresse là comme une œuvre qui nous dépasse, bien qu'humaine, rien qu'humaine : un géant construit par des nains. Comment, dans des temps si anciens, un tel exploit a-t-il été possible ? Qu'est-ce que cela dit du génie humain, de sa puissance et de ses mirages ?

Lire la suite "Le Pont du Gard, un travail de Romain" »


Hokusai ou le travail japonais avant Toyota

A la charnière du XVIII° et du XIX° siècle, le Japon avait des contacts réguliers avec l’Europe et pouvait intégrer ses innovations. Mais le pays dans lequel Hokusai exerçait alors son talent et qui inspirait son œuvre était indemne de tout productivisme. Le « fou de peinture » a croqué, de manière poétique ou coquasse selon son humeur, les activités quotidiennes des Japonais, sans distinguer si elles étaient contraintes ou libres. A les contempler d’ailleurs, on a l’impression qu’elles s’exerçaient au présent continu, qu’elles étaient vécu de l’intérieur dans toute leur épaisseur. C’est peut être dû au regard bienveillant et contemplatif qu’il portait sur les choses et les hommes, mais peut-être aussi parce que la guêpe qui rend aujourd’hui le travail inintéressant ou pénible, même au Japon, n’avait pas encore sorti son dard.

Lire la suite "Hokusai ou le travail japonais avant Toyota" »