Une révolution agricole à bout de souffle

Le terme de « révolution » est de nos jours assez galvaudé et on s’y perd souvent dans leurs nombres et leurs temporalités. Un article récent par exemple annonce une septième révolution agricole, sans préciser quelles étaient les précédentes [1]. Il me semble toutefois parfaitement légitime d’utiliser cette expression pour ces 200 dernières années dans la mesure où elles ont effectivement abouti à renverser la démographie professionnelle de notre pays ainsi que je l’ai montré précédemment (« Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture »). Mais cela ne signifie pas pour autant que son moteur ait été le même sur toute cette période. Cela peut d’ailleurs être un sujet d’étonnement, car tout s’est passé comme si, lorsqu'une dynamique productive s’étiolait, une autre prenait le relais, comme si donc une volonté productiviste largement partagée était à l’œuvre en arrière-plan et donnait son unité à l’ensemble de la période.

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La révolution du travail agricole en trois représentations

J’ai extrait de l’article que je publierai le mois prochain, les images commentées qui illustraient chacune des trois époques de cette révolution. Elles figurent ici comme amorce d’une explication à venir.

Première époque : une révolution venue d’ailleurs (1789-1850)

Redonner à la terre ce qu’on lui a pris

Le semeur Millet
Le semeur de Jean-François Millet (1849-1850)

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Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture

Comme les recherches de Fernand Braudel l’ont montré, les phénomènes historiques apparaissent différemment selon qu'on les examine dans la longue durée ou à l’échelle de quelques générations. Il en est de même des mutations du travail. Mais, le travail est une notion abstraite et trop transversale pour être opératoire. Aussi, plutôt que se disperser dans l’examen de métiers sans rapport les uns avec les autres, est-il préférable de choisir une activité productive homogène sur le plan de sa finalité et regarder comment elle a évolué dans le temps. L’agriculture est un excellent candidat pour cette première étude, pour au moins deux raisons. D'une part, depuis son invention, il y a 10 000 ans, c’est l’activité qui mobilise le plus de travailleurs : si ce n’est plus le cas aujourd'hui chez nous, ça l’est encore à l’échelle de la planète. D'autre part, son but productif, nourrir les hommes, nous est vital. Nous pourrions nous passer des productions numériques qui envahissent notre quotidien, mais pas de notre alimentation.

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Le vent et le galérien

Voici un bel exemple historique dont j’ai eu connaissance à l’occasion d’un récent voyage en Crète [1], qui illustre comment la domestication d’une énergie naturelle peut démultiplier la puissance humaine, accroître la productivité du travail et améliorer ses conditions.

Des chantiers navals de Venise sont sortis à la fin du XIII° siècle un modèle de navire inconnu jusqu'alors, une galère « bâtarde ».

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Kafka écartelé entre son travail et le bureau

Pour dévoiler la subjectivité du travail, Franz Kafka est un excellent guide, non seulement parce que dans ses romans il a souvent mis en scène les affres de la vie bureaucratique et ses raideurs, mais parce qu’il l’a vécu de l’intérieur et a su en parler avec ce sens aigu et lucide de l’introspection qui est le sien. Cerise sur le gâteau, son objet professionnel était d’une certaine manière, le travail lui-même. En effet, de 1908 à 1921, il a été rédacteur dans une Compagnie d’assurance contre les accidents du travail !

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Le Pont du Gard, un travail de Romain

Il traverse de ses arches élégantes la vallée du Gardon. Niché dans les plis d’une nature sauvage dont il s’est fait complice, on peut tourner autour de lui sans cesser d’admirer sa tranquille majesté. Il se dresse là comme une œuvre qui nous dépasse, bien qu'humaine, rien qu'humaine : un géant construit par des nains. Comment, dans des temps si anciens, un tel exploit a-t-il été possible ? Qu'est-ce que cela dit du génie humain, de sa puissance et de ses mirages ?

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Hokusai ou le travail japonais avant Toyota

A la charnière du XVIII° et du XIX° siècle, le Japon avait des contacts réguliers avec l’Europe et pouvait intégrer ses innovations. Mais le pays dans lequel Hokusai exerçait alors son talent et qui inspirait son œuvre était indemne de tout productivisme. Le « fou de peinture » a croqué, de manière poétique ou coquasse selon son humeur, les activités quotidiennes des Japonais, sans distinguer si elles étaient contraintes ou libres. A les contempler d’ailleurs, on a l’impression qu’elles s’exerçaient au présent continu, qu’elles étaient vécu de l’intérieur dans toute leur épaisseur. C’est peut être dû au regard bienveillant et contemplatif qu’il portait sur les choses et les hommes, mais peut-être aussi parce que la guêpe qui rend aujourd’hui le travail inintéressant ou pénible, même au Japon, n’avait pas encore sorti son dard.

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Réfléchir sur le travail à partir d'une photographie de Sebastiao Salgado

Voici le deuxième et dernier extrait du Café socio que j'ai animé en novembre dernier, à partir de cinq illustrations du travail. Il s'agit cette fois-ci d'un développement sur ce que montre et cache du travail la photographie de Sebastiao Salgado, La Mattanza (la pêche au harpon d'un thon), qui sert de couverture à mon essai, Le travail contre nature.

Ce film dure 7'46.

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D'un usage politique du travail

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Intro

L’exposition de livres de photographies chinois[1], présentée lors des dernières rencontres d’Arles, a montré qu’au XX° siècle, en Extrême-Orient, le travail a souvent servi à justifier des actes et des régimes, impérialistes ou totalitaires. De ce riche ensemble, trois ouvrages méritent d’être particulièrement mis en exergue à la fois pour leur qualité esthétique et pour leur contribution possible à une réflexion philosophique sur le concept politique de travail.

Commençons par Mandchourie : la grande construction. C’est un livre de propagande édité en 1943 en 15 langues, pour le compte de l’armée japonaise, et distribué dans la « sphère de coprospérité de la Grande Asie Orientale ». Il fait l’éloge du développement de l’Etat Mandchoukouo, une création japonaise, et enseigne que la seule voie possible pour la renaissance chinoise réside dans la coopération avec le Japon et la Mandchourie.

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Le travail domestique, intime et clandestin


Après avoir côtoyé en France les impressionnistes, Carl Larsson (1859-1919) développa à son retour en Suède une œuvre personnelle, plaisante et pittoresque, qui lui valut rapidement une grande notoriété et le mit à l’abri du besoin. A partir de 1890, il trouva son principal motif d’inspiration dans sa vie familiale et rurale. Il la représenta dans de belles aquarelles qu’il publia ensuite dans des livres illustrés qui connurent un grand succès en Europe du Nord. Elles forment une sorte de reportage qui, en rendant public ce qui est habituellement caché, offre un matériau riche pour conduire une méditation rêveuse et instructive sur le travail domestique. Commençons par cette première galerie d’images :

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