Le forgeron de Paul Klee
Agir sur soi ou sur ses conditions de vie (au travail) : les ambigüités de Montesquieu

Le vent et le galérien

Voici un bel exemple historique dont j’ai eu connaissance à l’occasion d’un récent voyage en Crète [1], qui illustre comment la domestication d’une énergie naturelle peut démultiplier la puissance humaine, accroître la productivité du travail et améliorer ses conditions.

Des chantiers navals de Venise sont sortis à la fin du XIII° siècle un modèle de navire inconnu jusqu'alors, une galère « bâtarde ».

Galée de CoronelliGalea de Coronelli [2]

Elle était le résultat du croisement des vaisseaux longs et des vaisseaux ronds et combinait ainsi les avantages de la propulsion à rame et à voile. Voyageant en convoi, ces galères permettaient de transporter sur de longues distances et en toute sécurité des cargaisons de grande valeur. La Sérénissime a ouvert avec elles une demi douzaine de lignes régulières qui lui ont assuré la maîtrise du commerce entre l’Orient et l’Europe du Nord au XIV° et XV° siècle.

Les galériens Vénitiens ont longtemps été des hommes libres. Ils signaient un contrat et recevaient une solde. Leur revenu pouvait être complété par la vente, lors des escales, de la pacotille qu'ils emportaient sous leur banc. Marins, mais aussi soldats, ils pouvaient également s’enrichir d’une part des butins, en cas de victoire au combat. Ils se trouvaient ainsi mieux payés que les manutentionnaires des ports, les pêcheurs ou les marins des naves de commerce. Ce n’est qu'à partir du milieu du XVI° siècle, le niveau de vie à Venise s’étant notablement accru pour les petits métiers, qu'il y eut de moins en moins de volontaires car le travail était rude. Les bonevoglies (ceux qui veulent bien) furent alors remplacés par des forçats et des esclaves, enchaînés jour et nuit et surveillés par des argousins [3]. Le mot « galère » n’apparaît d’ailleurs qu’au XVI° siècle.

Paiement solde équipage galèrePaiement de la solde de l’équipage d’une galère [4]

Ces navires emportaient 160 hommes de rame. En absence de vent, ceux-ci pouvaient faire avancer la Galéa à 3 nœuds par jour. S’il fallait augmenter la cadence dans une vogue de chasse (voga furiosissima), la galère pouvait atteindre 6 nœuds dans des conditions très éprouvantes pour les rameurs. Cette vitesse ne pouvait être tenue plus d’une heure [5]. Avec les voiles, en cas de vent porteur, elle pouvait atteindre 12 nœuds, en se passant du concours de la chiourme [6]. La maîtrise de l’énergie naturelle permettait donc à la fois un gain de vitesse et le repos des galériens.

La galère va conserver sa position de navire dominant jusqu'à la bataille de Lépante (1571), puis va être progressivement remplacé par les vaisseaux de ligne. Ceux-ci en effet, du fait d’importantes innovations techniques devinrent des bâtiments sûrs et maniables, capables d’affronter la haute mer, ce que la galère, trop basse sur l’eau ne pouvait faire. Le vent dans les voiles devint ainsi la force motrice exclusive, permettant de se passer définitivement de celle des hommes.

Dans cet exemple historique comme dans beaucoup d’autres, le but a primé sur le moyen. La galère bâtarde s’est révélé une réponse technique parfaitement adaptée à la navigation côtière le long de la Méditerranée, car pour la propulser, elle disposait de deux forces motrices au lieu d’une : l’une faible et fatigable, l’autre puissante et aléatoire. Le repos que celle-ci permettait d’accorder à la chiourme n’handicapait pas sa course, au contraire, et elle rendait même celle-là plus apte aux efforts lorsqu'ils devenaient nécessaires. Ce n’est donc pas pour améliorer ses conditions de travail qu'elle fut inventée. De même en a-t-il été ainsi pour sa remplaçante, le bateau à voile. Mais cela montre en même temps le bénéfice que peut apporter l’innovation technique et la maîtrise des énergies naturelles, pour ceux qui travaillent. Rien n’empêcherait d’innover pour alléger les tâches pénibles, mais pour que cela advienne, il faudrait renverser l’ordre des priorités ce qui risque de ne pas arriver tant que ceux qui décident ne sont pas ceux qui font ou se désintéressent de leur sort parce qu’ils poursuivent d’autres buts, plus importants à leurs yeux.

*****

La peinture qui, à ma connaissance, rend le mieux compte du grouillement humain qui pouvait régner sur une galère est celle du peintre Hollandais Jan Karel Donatus Van Beecq.  Son propriétaire a bien voulu me confier un fichier image pour que je la reproduise sur mon bloc-notes, avec tous ses détails. Qu'il en soit ici remercié. 

Galère Van Beck ensemble 1

  Galère Van Beck poupe 1

Van Beecq, Galère et vaisseau en Méditerranée - détails  (1691), collection particulière

 

[1] En visitant le Musée de la marine de La Canée. La ville a été sous domination vénitienne pendant quatre siècles, de 1204 à 1646. Elle était une des étapes du commerce de la Sérénissime vers la Mer noire, la Palestine et l’Egypte..

[2] Bibliothèque Querini Stampalia, Venise

[3] Source : Burlet, R. et Zysberg, A. (2000). Venise, la Sérénissime et la mer. Paris : Gallimard. René Burlet est ingénieur des pétroles et ergonome, André Zysberg, historien.

[4] Le Prince sérénissime rend visite aux galères (détail). Peinture attribuée à G.B. d’Angelo del Moro, XVI° siècle

[5]Source : « Mais comment pouvait-on vivre et voguer sur les galères du Roi Soleil ? », article de Burlet, R. et Zysberg, A. dans Quand voguaient les galères, catalogue de l’exposition du Musée de la Marine, Editions Ouest France Edilarge, 1990

[6] La chiourme est le nom collectif donné aux rameurs d’une galère.

Commentaires

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martz

Passionnant. d'où vient l'expression "vogue la galère" ?
Merci.
Didier

Michel

Jean Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française, indique que ‘voguer’ est d’origine incertaine. Parmi les hypothèses qu'il présente, une me semble à la fois simple et crédible : pour les étymologistes italiens, l’italien ‘vogare’ (XIII° siècle) vient du latin ‘vocare’ qui signifie « convoquer, inviter » mais aussi « exhorter (les rameurs) à se mettre en mouvement ». Le mot se rattacherait donc au groupe de 'voix'. Faire voguer la galère, c’était donc la faire avancer à la rame, et ça supposait que ceux qui ne ramaient pas donnent de la voix...

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